Bien dégagé autour des oreilles

Mardi 5 juin 2018
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Bien dégagé autour des oreilles | Maison de la Radio
Deux héroïnes antiques, Salomé et Dalila, font assaut de cruauté à la faveur de l’été qui vient. L’Orchestre Philharmonique pour la première, le Choeur et l’Orchestre National pour la seconde, les accompagnent dans leur entreprise d’humiliation. Faire décapiter Jean-Baptiste et voler sa force à Samson : faut-il voir là l’expression ultime du désir amoureux ?
Les historiens ne sont pas d’accord quant à l’origine de ce qu’on appelle l’amour courtois ou le fin’amor tel qu’il s’est épanoui à partir du XIIe siècle : faudrait-il y entendre un merveilleux écho de la lyrique arabe ? une conséquence du catharisme, comme l’a supposé Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident ? Cette manière de placer haut la femme, au sommet d’une tour ou derrière des créneaux de château, fut suivie, vers la fin du Moyen-Âge et jusqu’au XVIIe siècle, d’un mouvement souvent désigné sous le terme générique « pouvoir des femmes », sans qu’il faille chercher le moindre lien de cause à effet entre les inspirations des troubadours puis des trouvères, et les peintres qui, plus que les poètes, eurent à cœur de représenter des femmes dans des situations de maîtrise, voire de domination. Le temps n’est plus, alors, à l’adoration ou à la contemplation de la Femme sur son piédestal ; il s’agit de mettre en scène des femmes qui agissent, qui prennent le pouvoir, qui parfois en abusent et n’hésitent pas à pratiquer la violence.

Parmi ces femmes de tête, on trouve par exemple Salomé, qui dès le XVe siècle fut peinte par les Flamands (Memling, Lucas Cranach l’ancien), puis par des Italiens tels que le Caravage, Titien, Botticelli ou le Guerchin. Tous soignent la délicatesse des traits de cette princesse insouciante et légère, à peine nubile, qui demande à son beau-père Hérode, et obtient de lui, la tête de saint Jean-Baptiste retenu prisonnier pour avoir reproché à Hérode, précisément, d’avoir épousé la femme de son propre frère Philippe. (Hérode comme un premier Claudius, oncle d’Hamlet et nouveau mari de Gertrude, la veuve du roi du Danemark tué par le frère du roi ?) Dans Le Goût du sang du peintre Gustav-Adolf Mossa, Salomé lèche l’épée qui a servi à trancher la tête, mais elle se tient dans un berceau en compagnie de sa poupée !

La fillette aime le sang 

Nous ne reviendrons pas ici sur les débats qui prolifèrent quant à la généalogie de Salomé. On rappellera simplement qu’elle est citée par Flavius Josèphe, historien romain de confession juive du Ier siècle après Jésus-Christ, et que les Évangiles selon saint Matthieu et saint Marc l’évoquent par le simple terme « la fillette », à ce détail près que la jeune fille en question ne réclame pas la tête de Jean-Baptiste pour elle-même mais pour complaire à sa mère Hérodias.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent le retour en force de Salomé (également appelée Hérodiade) avec, en peinture, Gustave Moreau et de nouveau Mossa, pour ne citer qu’eux, et, en littérature, avec Mallarmé, Flaubert (Trois Contes) et bien sûr Oscar Wilde, dont la pièce, somptueusement illustrée en 1906 par Audrey Beardsley, inspirera la fameuse Salomé de Richard Strauss, peut-être la plus sauvage illustration du mythe ; l’Hérodiade de Massenet, par comparaison, est bien plus fréquentable ! On indiquera, pour l’anecdote, que la célèbre photographie figurant Wilde déguisé en Salomé représenterait en réalité la chanteuse Alice Guszalewicz dans le rôle de la cruelle princesse.

Hedy Lamarr aux ciseaux 

On a cité Mossa, qui consacre plusieurs aquarelles à Salomé, dont une saisissante Hérodias morte où la défunte serre contre elle le crâne de Jean-Baptiste dans un fulgurant mariage unissant Eros et Thanatos. Mais Mossa s’intéresse également de près à Dalila, qui elle aussi fait partie de ces femmes agissantes : il la représente élégante comme Alma Mahler dans l’aquarelle Dalila
s’amuse
, et dans Samson et Dalila (huile et perles de verre sur toile !). La postérité de Dalila fut moindre, cependant, peut-être parce qu’il ne s’agit pas là d’une jeune fille mais d’une femme accomplie, comme l’incarne Hedy Lamarr au sommet de sa beauté dans le film réalisé par Cecil B. DeMille en 1949, avec l’athlétique Victor Mature dans le rôle de Samson.

Saint-Saëns ne s’y est pas trompé non plus qui, dans son opéra (créé en 1877 à Weimar, grâce à Liszt), confie le rôle de Dalila à une voix de mezzo ou, par défaut, à un soprano corsé. Pour obtenir de Samson le secret de sa force, laquelle gît dans ses cheveux – car Samson est un nazir et a fait serment de garder ses cheveux longs (exemple suivi par les rastas qui, par fidélité envers Dieu, portent les dreadlocks que nous leur connaissons) –, Dalila déploie toutes ses ressources de séductrice, ce que ne fait jamais Salomé, qui ne mesure pas le pouvoir qu’elle exerce sur Hérode et ne cherche pas à séduire Jean-Baptiste (Jochanaan dans l’opéra de Strauss). Privé de ses cheveux pendant son sommeil, les yeux crevés par ses ennemis, le malheureux Samson n’est plus qu’une épave. Mais contrairement à Haendel (dans l’oratorio Samson), c’est d’abord Dalila qui intéresse Saint-Saëns, ce qui nous vaut un opéra conçu comme un exercice de style saturé de couleurs et de rythmes : un Orient rêvé, avec ses femmes lascives et le crissement de ses bijoux, son mélange de raffinement et de barbarie. L’orientalisme, en un mot.

Nous resterons en compagnie de l’inépuisable Mossa pour évoquer une troisième figure de femme intrépide : Judith. Si Dalila est citée dans le Livre des Juges, Judith, elle, a droit à son propre livre dans la Bible. C’est elle qui se rend dans le camp des Assyriens qui assiègent la ville de Béthulie et tranche la tête du général Holopherne. Le mythe de Judith a fait l’objet d’un grand nombre d’interprétations, notamment picturales (Botticelli, Vasari, Rubens et, plus près de nous, Horace Vernet, Klimt et quelques autres), mais aussi cinématographiques : on citera le film de Louis Feuillade tourné en 1909, le premier long métrage de W. D. Griffith (1914) ou encore le film de Fernando Cerchio Giuditta e Oloferne (1959), parfois intitulé en français La Tête du tyran. Quant aux partitions inspirées du mythe de Judith, elles furent composées principalement au XVIIIe siècle : par Vivaldi (Juditha triumphans) et Mozart (Betulia liberata).

Dans les trois cas, il s’agit pour l’héroïne de trancher la tête de celui qui est son ennemi ou de celui qui lui résiste (Holopherne, Jean- Baptiste) – mais qu’elle aime, évidemment ; ou de lui ôter sa force après l’avoir séduit (Samson). Et pour le spectateur de s’interroger : geste esthétique, anecdote meurtrière ou prise de pouvoir par les femmes ?

Florian Héro
 
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Samson et Dalila | Maison de la Radio

Samson et Dalila

Opéra en version concert

Chœur de Radio France
Orchestre National de France

Mikhaïl Tatarnikov direction / Roberto Alagna ténor
Samson et Dalila, un opéra qui tient de la fresque et de l’expression brûlante des passions les plus intimes.
Vendredi15juin201819h30 HORS LES MURS Théâtre des Champs-Élysées
Strauss, Chevalier à la rose | Maison de la Radio

Strauss, Chevalier à la rose

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction / Baiba Skride violon
Chostakovich ouvre ce concert avec une œuvre pour octuor à cordes rarement proposée au public.
Vendredi15juin201820h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France

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