Composer, interpréter, improviser

Mercredi 3 janvier 2018
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Composer, interpréter, improviser | Maison de la Radio
D’anciennes pratiques musicales, qu’on croyait oubliées, reviennent en force, comme nous le montrera (notamment) le festival Présences 2018 et son héros Thierry Escaich. Preuve que la musique se crée et se transforme sans fin.
Il fut un temps où la musique était vivante. Non pas qu’elle ne le soit plus, mais depuis le début du XXe siècle le texte musical, c’est-à-dire la partition, est devenu un objet sacré, le dépositaire des idées les plus chères des compositeurs, bref : un évangile que l’interprète se doit d’interpréter le mieux possible. Interpréter ? Le mot, déjà, porte en soi une ambiguïté : s’agit-il de jouer ce qui est écrit, le plus objectivement possible ? Ou d’y ajouter quelque chose de personnel ?

Répondre oui à la première question, outre le fait que l’objectivité en art n’a aucun sens, reviendrait à tarir tout ce qui fait l’humanité de l’interprète.
Répondre oui à la seconde question consiste à faire confiance à l’interprète, littéralement : à lui donner sa foi. Une partition sans interprète, d’ailleurs, reste muette : les oiseaux continuent de vivre sans qu’un augure interprète leur vol dans le ciel, mais le compositeur, lui, a besoin d’un interprète pour faire entendre son oeuvre – et un interprète a besoin d’un compositeur pour faire entendre sa voix ou son instrument.

Mais il fut un temps, justement, ou la séparation entre interprète et compositeur n’allait pas de soi. Ou plutôt un temps où les frontières étaient moins marquées. La musique était vivante au sens où elle était malléable, où l’on pouvait s’en emparer pour la travailler. Ce temps, c’était celui où l’improvisation était reine. Bach, Mozart, Beethoven, par exemple, furent de grands improvisateurs.

L’orgue et le jazz

Ce temps, certes, n’a jamais vraiment disparu chez les organistes : un Messiaen improvisait chaque dimanche à la tribune de la Trinité. Mais la pratique de l’improvisation, chez les autres, si l’on excepte le jazz, est restée au second plan pendant plusieurs décennies : l’acte noble consistait à dire le texte. Le jazz, lui, a toujours cultivé l’improvisation et l’appropriation du thème par l’interprète.

Or, ce temps revient. Faut-il y voir une fatigue dans l’acte même de fixer une partition par écrit ? Un désir de rendre la musique plus proche, plus familière, elle qui depuis quarante ou soixante ans intimide un certain public ? Ou est-ce que l’écrit, d’une manière générale, n’est pas aujourd’hui en train de perdre son prestige ? Des joutes d’improvisation sont organisées ici et là, l’accompagnement en direct de films muet est devenu pratique courante, un compositeur comme Thierry Escaich se définit à la fois comme improvisateur, interprète et compositeur. Et une émission signée Anne Montaron, sur France Musique, s’intitule en toute clarté À l’improviste.

De l’improvisation à la transcription

Mais il est possible d’aller plus loin. Prenons Liszt, par exemple, qui improvisait avec un infini brio mais, à un certain moment de sa carrière, souhaita fixer ses idées musicales. Il le fit dans le cadre de ses œuvres propres et dans le cadre de nombreuses paraphrases et réminiscences d’œuvres d’autres compositeurs, de Norma de Bellini aux Huguenots de Meyerbeer.

Il illustra également une pratique qui occupe un autre statut : la transcription, qui consiste à arranger pour tel instrument (en l’occurrence le piano) une œuvre destinée par son auteur à tel autre instrument. Pratique qui eut aussi longtemps pour objet de faire connaître à bon prix des compositions exigeant de grands orchestres, comme la Symphonie fantastique de Berlioz. Et aussi de mettre à la portée des amateurs les partitions sérieuses.

Et voici qu’elle revient, elle aussi ! Les musiciens de l’Orchestre national de France ont joué, l’automne dernier, un arrangement pour quintette à vent signé David Walter du Quatuor américain de Dvořák, et la version pour cinq instruments, du à Franz Hasenöhrl, de Till l’espiègle de Richard Strauss. Ils joueront d’autres transcriptions le 15 décembre, cependant que l’Orchestre national tout entier jouera le Ricercare de Bach selon Webern et que le Philhar’, de son côté, se chargera des Tableaux d’une exposition dans la version d’Elgar Howarth.

Ce ne sont là que des exemples plus ou moins récents, mais il semblerait que la timidité en la matière ne soit plus de mise. Le musicien, s’il se met à pétrir la matière musicale, est-il en train de
se faire sculpteur ?

Florian Héro

C’est à Walter Carlos (devenu Wendy) que nous devons les transcriptions pour synthétiseur modulaire Moog utilisées par Stanley Kubrick dans Orange mécanique (Beethoven, Rossini) et pour vocodeur dans Shining (Berlioz).
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