Debussy, le musicien qui ouvrait les trois volets

Jeudi 14 septembre 2017
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Debussy, le musicien qui ouvrait les trois volets | Maison de la Radio
Mikko Franck dirigera les Nocturnes de Debussy le 15 septembre, dans le cadre du concert-anniversaire célébrant les 80 ans de l'Orchestre philharmonique de Radio France. L’occasion de s’interroger sur une obsession qui parcourt l’œuvre orchestrale du compositeur : celle du triptyque.

ON CONNAÎT LA PHRASE célèbre de Debussy : « Il me semblait que, depuis Beethoven, la preuve de l’inutilité de la symphonie était faite. » La suite est tout aussi éclairante : « Aussi bien, chez Schumann et Mendelssohn n’est-elle plus qu’une répétition respectueuse des mêmes formes avec déjà moins de force. » Illustrer une forme donnée, s’acharner sur un plan considéré comme vieilli, voilà bien ce qui déplaisait à Debussy – qui, cependant, écrivit trois sonates à la fin de sa vie ; il est vrai que la guerre faisait rage et que le musicien, accablé par la maladie, voulait retrouver un esprit français qui avait brillé au XVIIIe siècle et qu’on avait selon lui négligé depuis lors.

Dans le même article de Monsieur Croche, que nous avons cité, le musicien s’amuse à donner la recette d’une bonne symphonie, c’est-à-dire de la perpétuation d’un vieux schéma : « Une symphonie est construite généralement sur un choral que l’auteur entendit tout enfant. — La première partie, c’est la présentation habituelle du “thème” sur lequel l’auteur va travailler ; puis commence l’obligatoire dislocation… ; la deuxième partie, c’est quelque chose comme le laboratoire du vide… ; la troisième partie se déride un peu dans une gaieté toute puérile, traversée par des phrases de sentimentalité forte ; le choral s’est retiré pendant ce temps-là, — c’est plus convenable — ; mais il reparaît, et la dislocation continue, ça intéresse visiblement les spécialistes, ils s’épongent le front et le public demande l’auteur… »
 
Triptyque en abyme
 
On remarquera, et c’est là que l’article devient intéressant, que Debussy évoque les trois parties d’une symphonie alors que la règle, qui certes souffre nombre d’exceptions, veut qu’une symphonie en comporte quatre : un Allegro de forme sonate, un mouvement lent, une scherzo, un finale). Il va plus loin : il s’applique à lui-même la règle des trois mouvements. On a ainsi beaucoup glosé sur la forme de La Mer : symphonie cachée ? fausse symphonie ? symphonie honteuse ? Prudent (ou retors, ou évasif, selon les points de vue), Debussy se contente d’annoncer : « La Mer, trois esquisses symphoniques ».

Quelques années plus tôt, il avait déjà réuni trois Nocturnes pour orchestre (« Nuages », « Fêtes », « Sirènes »). Il fera mieux encore avec les Images, elles aussi composées de trois parties (« Gigues », « Iberia », « Rondes de printemps »), la deuxième comportant elle-même trois volets, un peu comme une mise en abyme du triptyque. Iberia est d’ailleurs parfois joué comme une œuvre en soi, avec ses trois épisodes parfaitement agencés (« Par les rues et par les chemins », « Les parfums de la nuit », « Le matin d’un jour de fête »).

On ne fera pas le mauvais procès d’appliquer à ces triptyques, d’ailleurs tous différents de couleur et de conception, la recette énoncée par Debussy (le choral, le laboratoire du vide, la gaieté puérile). Mais on peut s’interroger sur cette tentation qui, à plusieurs reprises, a permis au compositeur de contourner la forme de la symphonie et d’inventer, au sein d’une architecture tripartite, des formes nouvelles.
 
Christian Wasselin
 
Le concert du 15 septembre sera diffusé en direct sur France Musique.
 
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