Elektra : beaucoup de bruit pour rien ?

Mercredi 22 novembre 2017
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Elektra : beaucoup de bruit pour rien ? | Maison de la Radio
Quel rapport existe-t-il entre le bruit et la musique ? Allons écouter Elektra, le 15 décembre à la Philharmonie de Paris, sous la direction de Mikko Franck : notre perception de l’intensité sonore en sortira transformée.

« QUEL BRUIT ! », « ARRËTEZ CE BRUIT ! », « VOUS EN FAITES, DU BRUIT ! » : il semblerait que le bruit ait mauvaise presse, qu’il irrite, qu’il fatigue, qu’il assomme. La musique au contraire, si on entend par ce mot l’harmonie au sens large, ne serait que béatitude. En un mot, le bruit serait au chaos ce que la musique est au cosmos. Le mathématicien Pythagore ne s’est-il pas intéressé à la musique, dont il a établi une théorie, et non pas au bruit ? Shakespeare, dans Macbeth, alors que la folie et le sang ont tout envahi, nous avertit que la vie « est un conte récité par un idiot, plein de fracas et de furie (sound and fury), et qui n’a aucun sens ». Il est alors facile de glisser d’un Macbeth à l’autre en citant la formule péremptoire parue le 28 janvier 1936 dans la Pravda (c’est-à-dire sous la plume de Staline, qui aimait avant tout les chansons populaires comme Souliko), à propos de Lady Macbeth de Mzensk : « Le chaos remplace la musique. »
 
C’est dire que le bruit, informe et insensé, ne peut être que le contraire de la musique, forme qui donne son intelligence au son et au temps sa beauté. Dans les théâtres, le statut du bruiteur est d’ailleurs plus proche de celui de l’accessoiriste que de celui du musicien.
 
Certes, mais tout n’est pas si tranché : ce qui sera bruit dans telle circonstance, sera son dans telle autre. Comme l’écrit Varèse, qui utilise des bruits de sirène dans Amériques : « Lorsque l’on dit bruit (pour l’opposer à son musical), il s’agit d’un refus d’ordre psychologique : le refus de tout ce qui détourne du ronronnement, du “plaire”, du “bercer”. C’est un refus qui exprime une préférence. »
 
Volume, dynamique, puissance
 
Le bruit, au bout du compte, n’est-ce pas le son intempestif, celui qui n’est pas désiré, celui qui n’a pas sa place à tel moment et en tel lieu ? Dans un livre sobrement intitulé Bruits, Jacques Attali nous rappelle toutefois cette vérité première : « La vie est bruyante et seule la mort est silencieuse. » Précisément : c’est entre la vie et la mort que se glisse l’art, lequel prétend conjurer la seconde tout en opposant à la première un monde idéal qui ferait oublier celui, imparfait, que nous connaissons sur la terre.
 
Il existerait donc un stade où le bruit, si on sait l’écouter, aurait déjà quelque chose à nous apprendre. Il suffit du reste de l’appeler volume ou dynamique, et le tour est joué. Si Berlioz distinguait les orchestres bruyants (tapageurs, désaccordés) des orchestres puissants, c’est qu’il était lui-même l’inventeur d’une certaine manière de franchir les limites sonores auxquelles ses contemporains étaient habitués. Mais justement : si Berlioz ose des fortissimos que personne n’a osé avant lui, ce sont là moments imprévus, moments de stupeur, qui viennent s’opposer à la trame générale de ses partitions. Le « Tuba mirum » ou le « Lacrymosa » du Requiem, viennent déchirer quelque chose : non pas les tympans mais le silence ou la mélopée. Berlioz est l’inventeur du fracas en musique, alors que telle ouverture de son contemporain Meyerbeer, celle d’Emma di Resburgo par exemple, donne l’impression d’être péniblement bruyante.
 
Un art des bruits
 
Des compositeurs tels que Mahler et Stravinsky poursuivront dans la même voie, de même Richard Strauss. On connaît l’apostrophe célèbre de ce dernier s’adressant au chef Ernst von Schuch pendant les répétitions d’Elektra, en 1909, au Hofoper de Dresde : « Plus fort, l’orchestre, j’entends encore chanter madame Krull ! » Si on lui eût posé la question, Strauss aurait-il admis qu’il voulait que l’orchestre fît davantage de bruit ? Il aurait sans doute expliqué lui aussi, élevé dans le culte de la musique, quand bien même Dionysos y croiserait Apollon, que son souhait était d’obtenir un niveau sonore plus élevé, voire insoutenable, mais toujours musical, c’est-à-dire composé, maîtrisé.
 
Ce sont les futuristes, à la même époque, qui vont prendre le bruit pour ce qu’il est, sans faire de manière, sans doute parce qu’ils étaient fascinés par leur époque toute de vitesse et d’énergie triomphante. Luigi Russolo (1885-1947), ainsi, publiera en 1913 un manifeste intitulé Arte dei rumori (« L’Art des bruits ») et composera des œuvres dont les titres sont tout un programme (Réveil d’une capitale, Rendez-vous d’autos et d’aéroplanes, etc.).
 
Les inventeurs de la musique concrète (ou électronique, comme on voudra) retrouveront des pudeurs : Pierre Schaeffer parlait d’« objets musicaux », Pierre Henry récusait le bruit*. C’est qu’ils se réclamaient d’une longue tradition, malgré les apparences, et qu’ils distinguaient avec soin l’art de la société, là où un Russolo ne voyait dans l’un et l’autre qu’un seul et même torrent vital.
 
Un bruit, rebus du réel, a-t-il sa place dans le monde idéal de l’art ? Clandestinement, oui, parfois : un compositeur comme Thierry Escaich** n’est-il pas séduit par le bruit que fait l’orgue quand on actionne des jeux, par la vibration des tuyaux, par le bruit que fait cette machine comme un meuble monumental qui se met à craquer ?
 
Christian Wasselin
 
* Ce qui ne l’empêchera pas de composer Futuristie (1975) en hommage au compositeur italien. Pour se faire une autre idée du son, on pourra se rendre aux concerts organisés dans le cadre du week-end consacré à Pierre Henry, les 8, 9 et 10 décembre à Radio France.
** Qui sera le héros du festival Présences 2018.
 
À lire : Jacques Attali, Bruits, Puf, 1977. Edgar Varèse : Écrits, Christian Bourgois, 1983.
 
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Elektra | Maison de la Radio
Opéra en version concert

Chœur de Radio France
Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction
Nina Stemme soprano
Elektra de Richard Strauss: une intrigue puisée dans l’Antiquité au service d’une partition où la volupté le dispute à la cruauté.
Vendredi15décembre201720h30 HORS LES MURS Philharmonie de Paris

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