La fière humilité d’Henri Dutilleux

Jeudi 30 juillet 2015
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La fière humilité d’Henri Dutilleux | Maison de la Radio
Mikko Franck, nouveau directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, a choisi d'ouvrir la saison 2015-2016 avec une oeuvre d'un compositeur sur lequel nous aurons l'occasion de revenir à plusieurs reprises cette saison, laquelle marquera le centenaire de sa naissance : Henri Dutilleux (1916-2013). Avant d'écouter The Shadows of Time, le 18 septembre qui vient, mais aussi la Première Symphonie, le 30 septembre à Amiens et le 1er octobre à la Maison de la radio, sous la direction de Daniele Gatti, essayons de percer la personnalité d'un compositeur qui fut tout entier dans son oeuvre.


AVEC LA MORT d’Henri Dutilleux, en 2013, a disparu une certaine manière de concevoir la musique et de la faire. Discret dans sa vie et dans ses déclarations, il avait choisi de s’identifier à son œuvre, c’est-à-dire d’oublier d’être frivole pour se consacrer à ce qui lui tenait le plus à cœur : la composition musicale. Dutilleux avait un savoir-faire mais n’avait rien d’un faiseur.

Né à Angers en 1916, prix de Rome à une époque où cette récompense était encore décernée à l’issue de la composition en loge d’une cantate, pensionnaire de la Villa Médicis au moment où la guerre allait se déclencher, plus tard chargé de responsabilités officielles auprès de la Radiodiffusion française, il n’avait jamais joué les suiveurs ni les chefs d’école. Il ne se reconnaissait pas de maîtres, malgré l’affection avec laquelle il parlait de ses professeurs (Victor Gallois à Douai puis, au Conservatoire de Paris, Jean Gallon, Noël Gallon, Henri Busser, Philippe Gaubert…). Il avait en revanche quelques dieux dont le Debussy de Pelléas et Mélisande. Il est vrai aussi que la situation de Dutilleux dans le siècle, à mi-chemin, chronologiquement, d’un Messiaen et des compositeurs dits « de 1925 » (Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis…), le confortait dans cette relative solitude. « Ce décalage (…), je l’ai parfois ressenti comme une cassure, peut-être du fait de la guerre mais aussi parce que j’ai suivi la filière de l’enseignement officiel. Mon évolution était déjà bien entamée au moment où cette fracture s’est produite : je veux parler du bouleversement créé chez tant de jeunes musiciens par la révélation des techniques dodécaphoniques. »*

La vibration des couleurs

La musique composée au cours des années 50 à 70 subit aujourd’hui un vigoureux droit d’inventaire, mais Henri Dutilleux ne s’était jamais départi de sa distance. On l’imagine riant sous cape en lisant des formules telles que : « Je suis de gauche, et j’écris dans le langage sériel parce que toutes les touches y sont à égalité » – mais il ne fallait pas compter sur lui pour jouer au tribun. S’il donnait de la voix, c’est uniquement à travers son œuvre qu’il le faisait. L’esprit de sérieux n’était pas chez lui le portique de la timidité, mais la garantie de la concentration de la pensée, de la fermeté de la conception. Rien de gris chez lui. Il n’avait pas théorisé, à l’instar d’un Messiaen, le rôle joué par les couleurs en musique, mais la couleur instrumentale était chez lui essentielle. Des titres comme La Nuit étoilée (emprunté à Van Gogh) ou Timbres, espace, mouvement parlent d’eux-mêmes. Il expliquait tranquillement : « Jean Gallon a su éveiller chez moi cette sensualité harmonique qui sans doute était innée mais qu’il a encore développée. » Il n’y a de musique captivante que celle dont chaque accord est lestée d’un poids de couleurs : « J’aime entendre tous les détails d’une partition, même s’il s’agit un peu d’une utopie. »**

L’œuvre, donc. Elle se compose d’un nombre assez réduit de compositions mûrement réfléchies, sans rien qui sente la besogne : rareté n’est pas avarice ! Comme Dukas ou Berg, Dutilleux mit sa fière humilité au service d’une exigence qui lui semble naturelle : ne pas écrire de partition inutile, n’en composer que de nécessaires. C’est ainsi que les Métaboles (1962-1964), écrites pour George Szell et l’Orchestre de Cleveland, ou les concertos pour violon (L’Arbre des songes, créé par Isaac Stern) et pour violoncelle (Tout un monde lointain, créé par Mstislav Rostropovitch), sont devenus des classiques, de même le quatuor à cordes Ainsi la nuit (1976). On aimerait bien entendre un peu plus souvent, cependant, les deux symphonies (1951, 1959) ou le ballet Le Loup (1953). Il est vrai aussi que les dernières années de Dutilleux ont été d’une régulière fécondité : depuis The Shadows of Time, composé à la demande de Seiji Ozawa pour le Boston Symphony Orchestra, jusqu’à Sur le même accord (dédié à Anne-Sophie Mutter), Correspondances (dédiées à Dawn Upshaw), Le Temps l’horloge (pour Renée Fleming) la moisson fut plutôt belle.

La grande formation

Dutilleux aimait « la grande formation au sein de laquelle évoluent souvent de petits groupes très hétérogènes ou, au contraire, se déploient, en larges masses homogènes, telles familles particulières d’instruments ». Il est possible à cet égard de dire que la couleur et la concision font partie de ses vertus de compositeur. Vertus qui avaient trouvé le chemin des esprits et des cœurs, car Dutilleux considéra toujours à égalité la conception de ses partitions et leur contenu affectif. Il faisait partie de ceux, rares après 1945, qui laissaient au lyrisme, tout au moins à l’expression, ses droits. Il n’était pas question pour lui de brider son inspiration, même si l’artisan, chez lui, cohabitait avec l’artiste : « J’attends la transparence, mais je compte aussi sur l’élan ».**

Depuis la mort d’Olivier Messiaen (1992) Henri Dutilleux était devenu une manière de patriarche de la musique qu’on appelle contemporaine. Un phare, une balise et un rocher tout à la fois. Car Henri Dutilleux, malgré son style, malgré son œuvre, représentait avant tout une figure. Une figure unanimement respectée, écrirait un chroniqueur hâtif. Une figure plus ambiguë qu’il n’y paraît, corrige celui qui scrute le personnage et la musique. Henri Dutilleux, un espiègle ? un filou ? Non, mais justement : c’est dans la pudeur du personnage qu’on peut lire, en creux, ce message non pas d’indifférence mais d’indépendance qui le caractérise. Car les modes, les chapelles et la renommée factice, voilà bien ce qui le faisait fuir. Ceux qui le pleurent sincèrement, aujourd’hui, ne sont pas les inventeurs de système ou les prédicateurs ; ce sont ceux qui savent qu’un créateur est toujours un loup solitaire, aussi doux soit son regard.

Christian Wasselin

* In Mystère et Mémoire des sons (entretiens avec Claude Glayman), rééd. Actes Sud, 1997.
** In Mélomane, n° 54, mars 1996, p. 2.

A écouter : le premier enregistrement mondial de Correspondances (avec la participation de Barbara Hannigan), The Shadows of Time et le désormais classique Concerto pour violoncelle et orchestre « Tout un monde lointain » (joué par Anssi Karttunen). Au pupitre de l'Orchestre Philharmonique de Radio France : Esa Pekka Salonen (1 CD DG 479 1180).

Le concert du 18 septembre sera diffusé en direct sur France Musique.

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