L’affaire Panula : un roman noir finlandais

Lundi 4 juin 2018
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L’affaire Panula : un roman noir finlandais | Maison de la Radio
Le chef d’orchestre Jorma Panula, pédagogue hors pair, maître d’Esa-Pekka Salonen et de Mikko Franck, est ici le héros d’un récit onirique qui tourne mal. Cauchemar d’un musicien ou fiction sur les pouvoirs maléfiques de la musique ?
Prologue rue Sturenkatu

Il était 13h05 ce jour-là ; ce jour où je décidai, pour une raison qui m’est encore inconnue, de sortir de ma chambre d’hôtel de la rue Sturenkatu, de quitter ma table de travail, et de partir me promener dans les rues d’Helsinki, au hasard, jusqu’au port. Je n’avais aucune raison de quitter ma chambre, mais je me sentais mû par une idée indicible. Le temps était plutôt doux, mais il planait dans l’air quelque chose de malsain, que je ne saurais décrire.

1. L’assassinat

Je marchais d’un pas lent et incertain, quand je vis un homme, vêtu d’un imperméable beige et d’un chapeau noir, tenir une femme par les épaules. Les longs cheveux blonds de la femme semblaient suspendus, ses yeux étaient happés par quelque chose que je n’étais pas en mesure d’apercevoir. Soudain, ses yeux exorbités se baissèrent, il y eut comme un éclat, l’homme donna un coup sec de la main droite vers l’estomac de la femme, qui s’effondra doucement, sans un bruit. Les passants accouraient, criaient Apua, Apua ! Ils disaient que c’était trop tard, ils se lamentaient. Je levai les yeux : je voyais la monolithique église Temppeliaukio, à la présence inquiétante. Je ne sais pourquoi je restais figé ainsi, dans une attitude contemplative, au milieu des fidèles qui se précipitaient. Mon cerveau s’embrasait, tout ce qui me constituait formait soudain un élan extraordinaire. En orientant mon regard, je fus capable de voir où l’assassin avait disparu : c’est comme si je savais où il allait, qui il était, quelles étaient ses pensées. Mes jambes se mirent en marche, et j’avais l’impression de filer, de voler. Qu’importe si je le perdais de vue, je finirais toujours par le trouver. Je sentais en lui une proximité involontaire, et je ressentais dans mon coeur un mélange de haine et d’une impossible curiosité.

Nous étions désormais rue Aleksanterinkatu. L’inconnu entra dans un immeuble étrange, à l’entrée béante comme une fissure noire. C’est à ce moment-là que je perdis sa trace. À l’intérieur de l’immeuble, je trouvais un dédale d’escaliers poussiéreux, de salles vides et de lumières blafardes. Soudain j’entendis une musique lointaine : une mélodie enivrante, des violons, des coups de timbale, des harmonies, des envolées, des alla marcia. Des prouesses, vraiment. J’étais enchanté. Je passais le pas d’une porte lourde et cabossée. J’entrai dans une grande salle aux murs noirs et à l’odeur âcre. Je voyais une grande scène et des musiciens tenant délicatement leurs instruments. Devant eux, un chef dont je distinguais seulement la silhouette et la paume tendue. Ses mains puissantes avaient la légèreté d’un loup, il semblait agréger à lui seul la somme des énergies déployées par les trente à quarante virtuoses qui lui faisaient face. C’était comme s’il se tenait au centre de gigantesques vents de tempête comme on peut en craindre sur les côtes près d’Helsinki, comme la plage d’Hietaniemi. Je m’installai sur une chaise et j’observai avec attention les mouvements de cet homme, si bien que j’en oubliais totalement la raison de ma venue. J’appris plus tard son nom. Il ne pouvait évidemment pas être l’assassin en question puisqu’il était clair qu’il répétait depuis déjà plusieurs heures avec ces musiciens qui semblaient éreintés, comme possédés par l’énergie du maître.

2. La répétition

C’était Jorma Panula, né à Nauhajoki en 1930, professeur des plus grands chefs finlandais de notre temps : Esa-Pekka Salonen, Mikko Franck et Jukka-Pekka Saraste, pour ne citer que les plus fameux.

Jorma Panula pose les mains sur ses genoux, il ne sait rien de l’urgence qui me convoque ici. Pourtant, j’ai le pressentiment que non seulement l’assassin est passé par cette salle, mais qu’il y reviendra. Je regarde tour à tour les traits de chaque musicien ; peut-être se cache-t-il derrière l’un de ces visages impassibles, plongés dans leurs partitions.

L’homme parlait avec une voix calme, grave et légèrement hésitante. « Posez vos instruments, nous allons faire une petite pause, dit-il dans un anglais altéré par un fort accent. Vous avez bien travaillé. Vous êtes à l’écoute. » Il réfléchit. Les musiciens se tiennent droit, personne ne bavarde. On écoute. « Je m’appelle Jorma Panula. J’ai étudié le violon avec mon père et le piano avec ma mère. Des musiciens amateurs, qui vivaient à la campagne, loin d’ici. J’ai été à l’Académie Sibelius alors que je n’avais que dix-huit ans. Puis j’ai appris à diriger des étudiants. Mon professeur était Leo Funtek, il était slovène, et il dirigeait l’Opéra national de Finlande d’une main de maître. C’était la bonne vieille école ! Sa main droite indiquait le tempo ; sa main gauche, la nuance. J’ai ensuite dirigé l’Orchestre philharmonique d’Helsinki, dans les années 1960 et 1970, et je suis devenu professeur en 1972. En 1993, j’ai pris ma retraite, et depuis lors je suis complètement libre. Laissez-moi vous dire une chose : dans une partition, il y a tout. Tout ! »

Les musiciens l’écoutent avec passion. Panula est grinçant, ironique, brillant, parfois imposant. « J’ai un problème avec les dernières mesures du quatrième mouvement. Votre fortissimo est faible. Il faut tout donner sur cet accord. Reprenons. » Chacun saisit son instrument, et le maestro use de ses deux mains, rejointes en un double poing puissant, pour appeler le fortissimo final.
L’accord déploie des vagues sonores telles que je ma tête est percée d’un douloureux plaisir.

« Nous allons aborder maintenant le Concerto pour violon de Rautavaara. Ne vous fiez pas à vos impressions, à vos sentiments ; fiez-vous à la partition. Allez ! »

Les premiers accords, doucement dissonants, envahissent la salle et se répercutent sur les murs. Bientôt, le soliste va rejoindre Panula sur la scène et produire ses hautes fréquences, et moi je sais fort bien qui s’apprête à sortir des coulisses : l’assassin de tout à l’heure. L’homme marche lentement sur les planches, son violon à la main, met l’archet sur la corde, plonge ses yeux dans les miens. Le plafond enneigé s’effondre sur moi, je me retrouve perdu dans les flots glacés de la Baltique. La sensation de vie, de conscience de soi, n’a jamais été aussi forte que pendant cette seconde terrifiante. Tout mon corps et toute mon âme sont emportés au loin par l’océan d’une musique quasi-élémentaire.

Épilogue rue Sturenkatu

Bien évidemment, lorsque je me réveillais dans petit pyjama rayé, dans mon petit lit de la rue Sturenkatu, suant et ne me souvenant à peine de mon nom, la première chose qui me vint à l’esprit fut de me ruer sur le disque acheté l’après-midi même chez le petit disquaire de la rue Vaasankatu : la Quatrième Symphonie de Sibelius, par l’Orchestre de la radio finlandaise dirigé par Jorma Panula. J’ouvris les volets, et je fus aveuglé par la beauté du ciel, constellé de mystères et de petites tâches d’une lumière boréale. Il était cinq heures du matin.

Gaspard Kiejman

Cette rencontre imaginaire avec Jorma Panula est inspirée de ses masterclasses, accessibles sur Youtube.
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Pour écouter la Symphonie n°1 de Sibelius

Debussy, Fantaisie pour piano

Debussy, Fantaisie pour piano | Maison de la Radio
Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Santtu-Matias Rouvali direction
Leif Ove Andsnes piano
Sibelius et Debussy réunis sur le mode du crescendo : des œuvres pour piano seul, une Fantaisie de Debussy et l’imposante Première Symphonie de Sibelius.
Vendredi08juin201820h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France

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