Mahler, le chant, la terre

Vendredi 26 mai 2017
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Mahler, le chant, la terre | Maison de la Radio
Hartmut Haenchen dirige Le Chant de la terre de Mahler le 8 juin prochain, à la tête de l’Orchestre national de France. L’occasion pour nous de revenir sur la manière dont le compositeur, à cette occasion, a rusé avec le destin.
LES TROIS DERNIÈRES ŒUVRES DE MAHLER (Le Chant de la Terre, la Neuvième Symphonie et la Dixième Symphonie) ont été conçues au cours de trois étés successifs (1908, 1909 et 1910), les derniers que Mahler a pu mettre à profit pour se livrer à la composition. Mort à Vienne le 18 mai 1911, le compositeur n’a pas entendu une seule note de ces trois partitions, qui ont été créées et publiées à titre posthume. Mais contrairement à la Neuvième Symphonie et au Chant de la Terre, qui furent entièrement achevés, la Dixième Symphonie nous est parvenue à l’état de fragments. Elle clôt sans la terminer une trilogie poignante que l’on peut considérer, rétrospectivement, comme l’adieu de Mahler à la musique et à la vie.
 
La composition de la Neuvième Symphonie est inséparable de celle du Chant de la terre. Il faut toutefois revenir quelques saisons en arrière pour comprendre comment ces deux partitions sont nées. Après la trilogie instrumentale que forment les Cinquième, Sixième et Septième Symphonies, Mahler entreprend une partition surprenante, à la fois par ses dimensions, par les effectifs qu’elle convoque et surtout par son esprit : la Huitième Symphonie. Cette œuvre, écrite pendant l’été 1906, renonce à donner du monde une vision « tragique et subjective », selon Mahler lui-même ; elle clame l’amour créateur et l’amour de la femme, qui se résolvent dans l’amour divin, dans l’amour de l’amour. Après cette « immense dispensatrice de joie », quelle partition écrire ? Une autre symphonie, très logiquement. Qui portera le numéro neuf. Neuf ? Sans trop solliciter l’anecdote, sans abuser non plus du pathétique des situations, il faut rappeler ici que Mahler était superstitieux, suffisamment en tout cas pour craindre d’aborder le chiffre fatal. Beethoven n’était-il pas mort avant d’avoir pu mener à bien une Dixième Symphonie ? Bruckner n’avait-il pas laissé inachevée sa propre Neuvième ? Et Dvorak alors, autre Mitteleuropéen parti un temps pour les États-Unis ?
 
Comme l’écrit Schoenberg, « il semble qu’il ne soit pas possible d’aller au-delà d’une Neuvième : celui qui s’y essaie doit quitter ce bas-monde. C’est comme si chaque Dixième Symphonie devait nous dispenser un message qu’il nous est interdit de recevoir, parce que nous ne sommes pas encore prêts. Ceux qui écrivent une Neuvième Symphonie se trouvent déjà trop près de l’Au-delà ». Et avec des accents dignes d’un Lovecraft : « Peut-être les énigmes de ce monde seraient-elles résolues si l’un de ceux qui savent pouvait écrire une Dixième Symphonie, mais probablement cela ne doit pas être ».
 
Des drames en série
 
Or le destin est là, qui veille. Et qui va bouleverser tous les projets de Mahler. Lui qui consacrait régulièrement tous ses mois d’été à la composition, lui qui venait d’écrire la Huitième Symphonie, le voici qui connaît en 1907 une série de drames. Au lieu de permettre la poursuite de l’œuvre en cours, 1907 est une année terrible : celle de la mort de la fille aînée de Mahler, Maria (dite Putzi), victime de la diphtérie et de la scarlatine ; celle au cours de laquelle le musicien apprend qu’il est atteint d’une maladie de cœur dont on a longtemps répété qu’elle était incurable mais qui se réduisait, en réalité, à une déformation de la valvule n’entraînant aucun diagnostic fatal* ; celle au cours de laquelle, enfin, il démissionnera de l’Opéra de Vienne et acceptera d’aller diriger aux États-Unis.
 
La mort de Putzi, en juillet, est vécue comme un séisme. Mahler ne compose plus. Il passe l’été dans l’accablement. Il rencontre Sibelius en octobre, donne un concert d’adieu à Vienne en novembre, arrive à New York en décembre. De retour en Europe en mai, il s’installe pendant l’été à Toblach (aujourd’hui Dobiacco) dans les Dolomites, où il s’est fait construire une nouvelle cabane à composer ; la propriété de Maiernigg, liée aux mauvais souvenirs de l’été précédent, a en effet été vendue.
 
Après la fatale année, au cours de laquelle aucune composition nouvelle n’a vu le jour, il est urgent pour Mahler de se remettre au travail et d’entreprendre sa nouvelle symphonie. Mais il tergiverse, on l’a dit. Et trouve alors, selon le mot d’Henry-Louis de La Grange, une « ruse innocente » : écrire une vraie-fausse Neuvième. Ce sera Le Chant de la terre, symphonie de lieder qui inaugure la dernière manière de Mahler.
 
 
Le retour à la musique
 
Le Chant de la terre est donc la première partition entreprise après la crise de l’été 1907. C’est aussi la première des œuvres pénétrées de cette résignation qui est l’une des marques du dernier Mahler. Résignation d’abord à ne plus trouver des idées dans l’exercice physique intense et solitaire. Au moment de la Septième (achevée pendant l’été 1905), Mahler avait retrouvé en marchant, en nageant, en regardant les lacs, l’inspiration un instant perdue. Sa maladie de cœur le lui interdit désormais : « Je prétends que c’est la plus grande calamité qui m’ait jamais atteint », écrit-il à Bruno Walter.
 
Pour retrouver l’élan créateur, Mahler doit puiser des ressources en lui-même. Des poèmes chinois vont l’y aider. À la fin de l’été 1907, son ami Theobald Pollack lui a offert La Flûte chinoise, recueil de poèmes chinois traduits en allemand par Hans Bethge (1876-1946) – qui en réalité ne connaît pas le chinois et travaille à partir de traductions déjà publiées en allemand et en français ! Au mois de juillet suivant (1908), Mahler n’a pas oublié ces poèmes ; le désir de bonheur, l’amour de la nature consolatrice et la nostalgie qui les imprègnent de bout en bout, semblent un écho de ses propres voix intérieures. Il en choisit sept (signés Li-Taï-Po, Tchang-Tsi, Mong-Kao-Jan et Wang-Sei), dont deux serviront pour le dernier mouvement de la partition, les met en musique et retrouve confiance. Certains commentateurs verront dans les paroles de la dernière partie (« Je suis là et j’attends mon ami/Je l’attends pour le dernier adieu ») un désir de retrouver les amis que le mariage avec Alma avait éloignés, notamment le philosophe Siegfried Lipiner. Le titre définitif, Das Lied von der Erde (Le Chant de la terre), ne sera trouvé qu’à New York, au cours de l’hiver suivant. Encore Mahler ajoutera-t-il plus tard sur sa partition la mention : « Symphonie pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre ».
 
L’œuvre nouvelle, d’une certaine manière, réconcilie Mahler avec la beauté du monde. La révolte n’est plus de saison. L’heure est à la patience, comme Mahler l’a compris. « J’ai travaillé avec zèle et vous comprendrez ainsi que je me sois assez bien adapté à ma nouvelle condition. (...) De beaux moments m’ont été accordés et je crois n’avoir rien fait jusqu’ici d’aussi personnel », confie-t-il à Bruno Walter.
 
La clef se trouve à la fin
 
Les six parties du Chant de la Terre font alterner la voix du ténor avec celle de l’alto (ou du baryton). Les cinq premières ont la dimension de la plupart des Kindertotenlieder ou des Lieder des Knaben Wunderhorn, la dernière dure aussi longtemps à elle seule que les cinq autres réunies. Le premier lied est un hymne délibérément outré à l’ivresse qui sauve de tout, le deuxième un mouvement lent délicat qui permet à Mahler d’aborder le registre de la nostalgie, lequel ne quittera plus l’œuvre jusqu’à la fin. Le compositeur utilise quelques couleurs orientales de pure convention pour faire crédit à une ironie souriante et non plus se rire de lui-même, comme il le faisait jadis dans ses pages les plus rageuses (et comme il le fera de nouveau dans la Neuvième Symphonie). L’évocation de la solitude et de l’automne, puis de la jeunesse (troisième lied) et de la beauté (quatrième lied), précèdent un dernier chant d’ivresse (cinquième lied), plus retenu que le premier.
 
Comme c’était le cas dans la Sixième Symphonie, c’est dans le finale qu’il faut chercher la clef de l’ouvrage. Méditation immense et détachée, interrompue de quelques interludes instrumentaux d’un souffle éperdu, l’« Adieu » final passe alternativement de la douleur à la contemplation, puis choisit de prendre congé. Il s’achève par la répétition sans fin du mot ewig (« éternellement ») qui fait se dissoudre la musique dans le silence. Mahler demandait : « Est-ce que les gens ne vont pas se suicider après l’avoir entendu ? ». Peut-être. Il ne se soucie pas, cependant, d’assurer la création de sa nouvelle œuvre. Il est vrai que la Septième et la Huitième attendent encore leur heure. La Septième sera créée le 19 septembre 1908 à Prague, bien sûr sous la direction de l’auteur, puis reprise à Munich. Quant à la Huitième, elle devra encore patienter deux ans.
 
 
En route vers la Neuvième

 
Puis, même scénario : départ de Mahler à l’automne pour New York, où il dirige concerts et opéras, retour au printemps 1909 en Europe. Mahler pose pour Rodin à Paris, rencontre Varèse, s’installe à Toblach. Mais l’été est pluvieux, il fait froid dans la cabane. Mahler reçoit la visite de Richard Strauss puis, le soleil revenu, n’hésite plus à se lancer dans la composition de la Neuvième Symphonie, toute superstition abolie. La poursuit dans la veine du Chant de la terre en renouant avec les idées noires des Symphonies n° 5 à 7. Et on peut se poser légitimement la question : cette partition a pour nous un goût d’adieu plus prononcé encore, parce que nous connaissons la fin de l’histoire. Mais Mahler se sentait-il vraiment condamné, en sursis ? En 1909, après tout, il n’a pas encore cinquante ans, et malgré les chagrins, malgré la maladie de cœur, personne ne lui a dit que sa mort était proche. Ce qui amène presque naturellement une autre question, à laquelle bien sûr nous ne répondrons pas : s’il avait vécu dix, vingt ou trente ans de plus, comment Mahler aurait-il continué de composer ? Aurait-il fait quinze ou vingt symphonies ? de nouveaux lieder ? un opéra ? Aurait-il été tenté de suivre la voie de Schoenberg et de ses disciples ? N’est-ce pas lui qui s’interrogeait, vers 1906 : « Pourquoi donc écris-je encore des symphonies si telle doit être la musique de l’avenir » ?
 
Aucune audition du Chant de la terre ni de la Neuvième n’étant prévue, Mahler repart pour les États-Unis, assure la saison 1909-1910, revient au printemps en Europe. À Toblach, l’été venu, il s’attelle à une nouvelle symphonie. C’est l’époque où Mahler comprend que sa femme Alma en aime un autre. La musique reste pour lui la solution, la seule qui ne puisse pas le décevoir. Mais la fin de l’été est celle d’un constat : la Dixième n’est pas terminée. Et avec l’automne se profile de nouveau la perspective des concerts à diriger outre-Atlantique.
 
La création de la Huitième Symphonie à Munich, le 12 septembre, reprise le lendemain, lui offre un répit passager. Un triomphe comme il n’en a jamais connu. Il ignore bien sûr qu’il s’agit là de sa dernière apparition au pupitre en Europe.
 
En novembre, il repart avec Alma pour l’Amérique mais contracte une fièvre lors des répétitions du concert qu’il doit donner le 21 février. Il faut revenir en catastrophe en Europe : ce qu’on prend au départ pour une grippe n’est que la forme ultime du mal dont il souffre depuis quatre ans. Parti le 8 avril, il arrive le 17 à Paris où il s’installe dans une clinique, sur les avis du professeur André Chantemesse ; un autre médecin, le professeur Chvotsek, lui conseille de revenir à Vienne. Ce qu’il fait le 11 mai pour finalement y mourir le 18. Il n’a pas entendu son Chant de la terre ni sa Neuvième Symphonie. Quant à la Dixième, il n’en a achevé que deux mouvements. Le Chant de la terre sera créé à Munich le 20 novembre 1911, la Neuvième Symphonie le 26 juin de l’année suivante à Vienne ; c’est Bruno Walter qui assurera ces deux créations posthumes. Quant à la Dixième, elle attendra son destin pendant un demi-siècle.
 
Florian Héro
 
* Voir à ce sujet la nouvelle version (en anglais) des travaux d’Henry-Louis de La Grange, A New Life Cut Short (Oxford University Press, 2007).
 
Le concert du 8 juin sera diffusé en direct sur France Musique.
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