Muraro, Messiaen et les fauvettes

Vendredi 26 janvier 2018
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Muraro, Messiaen et les fauvettes | Maison de la Radio
Roger Muraro donnera la première française, le 7 février à 20h, dans le cadre du festival Présences, de "Fauvettes de l’Hérault-Concert des garrigues", une partition qu’il a reconstituée à partir d’un concerto pour piano inachevé d’Olivier Messiaen.

Roger Muraro, quelles ont été les premières étapes de ce projet de recréation ?
Catherine Massip, présidente de la Fondation Messiaen, m’avait confié la mission d’examiner le manuscrit, exhumé en 1995. Ce manuscrit était divisé en plusieurs dossiers dont un qui avait été mis en lumière en 2013 de façon très partielle. À la lecture de ce manuscrit, j’ai vite vu qu’il n’était pas possible de l’exploiter en soi et qu’il y avait sûrement d’autres informations quelque part. Il a fallu à ce moment-là chercher, grâce à la collaboration de Marie-Gabrielle Soret, conservatrice en chef du Département de la musique à la Bibliothèque nationale de France, dans les nouvelles archives qui avaient été livrées à la BnF en 2015. On peut ainsi voir sur la partition de Messiaen que le projet était un vaste concerto pour piano soliste principal, avec d’autres solistes comme le xylophone, le marimba, deux flûtes. Était prévu, en plus d’un grand orchestre à cordes, tout l’attirail des Percussions de Strasbourg.
 
Il y avait donc dans l’idée originale de Messiaen quelque chose qui se rapprochait du concerto grosso ?
Absolument. Cette appellation figure même dans un coin du manuscrit. En épluchant toutes les notes, j’ai pu voir que la partie solo du piano était complètement écrite et que l’orchestration avait été notée sous forme de partition pour piano, malheureusement de manière plus qu’embryonnaire, certains motifs étant absents. Il y a simplement l’évocation de thèmes écrits, de séquences rythmiques qui font références à des rythmes hindous : la partie d’orchestre est absolument irréalisable. J’ai, de façon très respectueuse et scrupuleuse, réuni tout ce qu’il était possible d’exploiter pour en faire une pièce pour piano seul, dont la durée est d’environ vingt-trois minutes.
 
Que connaissons-nous de l’histoire de cette partition ?
Les premières notes datent de 1958 : période très importante pour Olivier Messiaen qui perd sa première épouse, Claire Delbos, en 1959, et se marie avec Yvonne Loriod en 1961. C’est à la fois la fin d’une vie et le début d’une autre. Il s’agit d’une œuvre ornithologique avec des notations d’oiseaux de l’Hérault tout à fait nouvelles ; une fois composée, elle aurait mis un point quasiment final aux œuvres purement ornithologiques de Messiaen. Après cette période, en 1962, Messiaen retournera à son inspiration liée directement aux textes religieux. Il fera un tout de ses recherches sur les accords-couleurs, les chants d’oiseaux, de ses travaux sur le rythme et les références bibliques. C’est la raison pour laquelle, également, j’ai tenu à présenter le maximum de ce qui pouvait l’être car nous tenons là le témoignage de la fin d’une période. En 1962, quand Malraux passe commande à Messiaen d’une œuvre en hommage à Debussy à l’occasion de son centenaire, Messiaen pense tout de suite au concerto qu’il est en train d’écrire, Debussy étant lui-même un « amant de la nature » comme il l’écrit dans son manuscrit. Mais quand Messiaen rentre de sa tournée au Japon, en 1961, il préfère rendre hommage à Debussy avec une œuvre en lien avec cette culture : les Sept Haïkaï, qui utiliseront du matériau de son concerto de l’Hérault.
 
Comment avez-vous intégré au piano les notations sur l’orchestration ?
Je n’ai rien apporté de ma propre main. Il y avait déjà toutes les cadences, bien entendu, et quelques strophes pour orchestre réalisables au piano : un grand thème d’introduction, quelques strophes en fanfares de quelques oiseaux comme le coucou geai ou la fauvette orphée. Ces séquences donnent à la pièce une forme que Messiaen a beaucoup suivie : la forme en arche ou en pont, comme il l’appelle, avec une partie centrale très cadentielle, et les parties A et A’ qui sont semblables par les noms des oiseaux qui les composent. C’est un travail qui m’a pris deux ans et demi : je suis pianiste avant tout, et non pas compositeur. Nous sommes obligés de travailler prudemment avec ce compositeur qui avait un haut degré d’acuité auditive et un sens unique des proportions.
 
Quid du titre, Les Fauvettes de l’Hérault ?
Le titre n’était pas encore tout à fait défini. Selon Messiaen, c’était soit Un concerto sur les oiseaux de l’Hérault, soit Concert des garrigues, soit encore Concert à quatre. J’ai choisi Les Fauvettes de l’Hérault parce qu’elles occupent une place extrêmement importante, avec la fauvette passerinette, la fauvette mélanocéphale, la fauvette orphée, la fauvette à tête noire, etc. Messiaen prenait habituellement le nom d’un oiseau et l’entourait de tous ses voisins d’habitat. Là, il y avait plusieurs solistes principaux, et de nombreux membres de la famille des fauvettes. J’ai en revanche tenu à garder le sous-titre que Messiaen avait imaginé, « concert des garrigues », qui rappelle le projet originel, un concerto.
 
Quelle est votre part en tant qu’interprète dans l’univers « surdidascalisé » de Messiaen ?
Je connais très bien les œuvres à caractère ornithologique de Messiaen. En dehors de ses notations précises de nuances, de pédales, de doigtés, et de sa façon de faire du flot de doubles et triples croches une mélodie mais aussi une harmonie, Messiaen émaille sa notation d’indications de caractère. Il y a toujours des zones d’ombre autour de notations telles que « moins vif », « un peu vif », « vif », informations déjà présentes dans le Catalogue d’oiseaux de 1958. Mais mon expérience me permet de restituer le déroulement, la vitesse d’exécution, le caractère des chants qui s’imposent d’eux-mêmes.
 
Faut-il écouter les oiseaux pour interpréter Messiaen ?
Je veux d’abord rendre hommage à Yvonne Loriod. Les premières fois que nous, ses étudiants, jouions ce répertoire, nous étions déroutés par ces valeurs rythmiques nouvelles ; c’est elle qui a permis d’aborder ce répertoire avec plus de facilité. J’ai beaucoup retiré de son enseignement dans la façon d’apprendre et même d’adopter une « attitude sonore ».
Pour cette nouvelle pièce, j’ai utilisé plusieurs enregistrements sur disques d’ornithologues qui ont aidé Messiaen dans la notation de ses oiseaux, et surtout je me suis rendu trois jours dans l’Hérault au mois d’avril, moment où Messiaen commençait à noter les oiseaux qui constituent la pièce, pour avoir une idée du parfum, de la couleur des champs, et des paysages accidentés, désertiques et sauvages. Ce qui donne à l’interprète une idée de l’atmosphère, même si tout est écrit et suggéré par le compositeur.
 
Propos recueillis par Christophe Dilys
 
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Une nouvelle oeuvre de Messiaen !

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