Pierre Henry, un pionnier (1)

Mercredi 22 novembre 2017
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Pierre Henry, un pionnier (1) | Maison de la Radio
Pierre Henry aurait eu 90 ans le 9 décembre. Les 8, 9 et 10 décembre, Radio France consacre un week-end à ce pionnier de la musique électronique dont l’héritage musical a révolutionné la musique du XXe siècle. Thierry Balasse, directeur de la compagnie Inouïe, ouvrira le week-end le 8 décembre : il nous dit ici pourquoi l’œuvre de Pierre Henry est plus que jamais vivante.

« MON PREMIER SOUVENIR DE PIERRE HENRY, c’est bien sûr La Messe pour le Temps présent que j’avais entendue, mais sans faire attention au compositeur. C’est Étienne Bultingaire (1952-2015, ndlr), son ingénieur du son, qui nous a présentés, ce devait être en 1992, en me demandant de l’assister. Étienne avait été mon professeur à l’École de théâtre de la Rue Blanche à Paris, au début des années 80. Au théâtre on apprend à faire du son “sans normes”, contrairement à ce qui se passe à la radio, à la télé ou au cinéma : à chaque spectacle, on choisit le nombre d’enceintes.
 
En aidant Étienne à installer l’orchestre de haut-parleurs de Pierre Henry, j’ai tout de suite été frappé par son travail sur l’espace : j’ai découvert un homme qui travaillait avec une grande variété d’enceintes, et l’intérêt que cela pouvait avoir.
Pierre Henry avait envie d’un dialogue, d’une collaboration de recherche avec un ingénieur du son, même s’il avait de bonnes connaissances en la matière. Il avait une approche à part de l’orchestre de haut-parleurs, dans des dispositions complexes, avec une base d’au moins 80 enceintes. Il cherchait une configuration pour chacune de ses pièces et en fonction des lieux. On installait au moins deux jours avant pour pouvoir faire des tests et opérer des changements – la diffusion se construisait à chaque concert. Un compositeur qui fait une pièce électroacoustique travaille en général dans son studio sur deux enceintes. Avec l’expérience, il imagine le résultat mais il ne peut pas tout anticiper.
 
Composer avec les oreilles !
 
Ce qui était difficile pour Pierre Henry, c’était de perdre la proximité d’écoute. Il cherchait des solutions pour garder cette proximité. Étienne et moi lui faisions des propositions. Je l’ai amené à mettre des haut-parleurs sur le côté par exemple. Avec la console analogique, c’était difficile à faire et l’on perdait les enceintes de devant. C’est plus facile avec la console numérique : on peut retarder le son des enceintes avec un petit délai, c’est une astuce de psycho-acoustique. Ça l’avait séduit. Mais il aimait toujours se servir aussi de ses consoles analogiques, comme pour les concerts qu’il faisait dans sa maison – il avait des bijoux, des EMT, qui possèdent un grand nombre de sorties, ce qui est pratique ! Il avait un rapport fort à l’objet : il avait songé à basculer dans le numérique, avec une station informatique, mais il a vite dit qu’il ne l’utiliserait pas, d’une part parce qu’il avait besoin de temps et qu’il trouvait que cela allait trop vite, et d’autre part parce qu’il ne voulait pas composer avec les yeux, mais avec les oreilles. Cela m’a fait réfléchir, lorsque je suis retourné composer derrière mon ordinateur !
 
Il nous demandait parfois, à Étienne ou à moi, d’interpréter des pièces pour des concerts qu’il ne pouvait pas faire. J’ai eu la chance qu’il me parle de l’interprétation de ses œuvres. Il préparait énormément, mais au moment du concert, il improvisait beaucoup ! Je me suis donné pour mission d’être le plus respectueux possible, je suis en train de noter tout cela, et j’ai le souhait d’organiser des formations à l’orchestre de haut-parleurs. Aujourd’hui j’utilise un ordinateur avec la station numérique Pyramix, pratique pour les réglages notamment. La difficulté avec l’œuvre de Pierre Henry, c’est de bien identifier la dernière version : ces derniers mois, il travaillait sur une sélection de pièces qu’il voulait voir interprétées après sa disparition, les essentielles, il les a fixées.
 
Pour les jouer, il y a trois paramètres essentiels. D’abord, le volume, le niveau général : par exemple pour La Note seule qui va être créée à la Radio, il m’a donné pour consigne de la jouer assez fort. Ensuite, l’espace : d’où vient le son, devant, des côtés, derrière, au-dessus, est-ce que l’on multi-diffuse la pièce ? D’où l’intérêt d’utiliser des enceintes différentes. Et le timbre : on choisit telle ou telle enceinte pour tel mouvement, pour restituer au mieux les timbres. Cela dépend aussi de l’époque de composition de la pièce ; pour des pièces anciennes, il faut les vieilles Cabasse, et pour des compositions récentes, il faut aussi des enceintes plus récentes...
 
Vingt minutes d’oscillation
 
J’ai eu de belles discussions avec lui sur la composition, j’aimais bien le provoquer un peu. Nous avions en commun nos débuts de percussionniste, et l’amour des livres, Henri Michaux, Peter Handke, notamment. Lui-même se considérait dans la lignée des classiques, ce qui peut sembler paradoxal, dans la mesure où l’arrivée de la musique concrète a constitué une révolution. Mais s’il a beaucoup utilisé des fragments du répertoire (Wagner, Beethoven, et d’autres) cela a disparu des dernières œuvres. Il a même refait des enregistrements pour ces pièces, qui ont comme point commun le piano. On entendra ainsi la création d’une partition de prime jeunesse de 1945, et puis Le Grand Tremblement, vingt minutes d’oscillation, de vibration, avec un mélange de sons anciens et de nouveaux, probablement des cymbales posées dans son piano, et aussi de la caisse claire qu’il jouait lui-même certainement, et encore La Note seule, où l’on entend beaucoup de piano, avec parfois des sons animaux et des sons électroniques.
 
Il a été productif jusqu’au bout : à l’origine ce concert à la Radio ne devait pas comporter de création, nous devions reprendre les Chroniques terriennes
Aujourd’hui, je reste impressionné par sa totale liberté vis-à-vis de lui-même. À l’inverse d’un courant de la musique électroacoustique qui a voulu théoriser ce champ, Pierre Henry ne s’est pas enfermé, il est resté libre, dans l’expérimentation et dans la recherche. »
 
Propos recueillis à Paris en octobre 2017 par Arnaud Merlin
 
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