Pierre Henry, un pionnier (2)

Mercredi 22 novembre 2017
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Pierre Henry, un pionnier (2) | Maison de la Radio
Les 8, 9 et 10 décembre, Radio France consacre un week-end à Pierre Henry, pionnier de la musique électronique. Isabelle Warnier, administratrice du Studio Son/Ré, qu’avait fondé Pierre Henry en 1983, nous en dit plus sur la manière dont le musicien concevait le son.
« Se préparer à la mort comme on se prépare à sa dernière œuvre. Pour ainsi dire, se préserver pour la mort. S’enrichir pour la mort, mûrir – non pour mourir, mais pour atteindre la sagesse entière d’une vie entière qui enseigne la science de la rupture, le savoir de l’aboutissement. De ce point de vue, la mort n’est que l’ultime cohérence ».
Imre Kertész, Journal de galère, Actes Sud.
 
« J’AI RENCONTRÉ PIERRE HENRY EN 1967. J’étais danseuse, très amie avec Laura Proença, qui était vedette chez Béjart. Laura avait épousé le danseur Patrick Belda, le dédicataire de la Messe pour le temps présent car il est mort dans un accident de voiture en février 1967. C’est par elle que j’ai rencontré Pierre, et depuis lors, j’ai toujours été à ses côtés. Nous avons eu une fille en 1971 qui s’appelle Béatrice, Pierre avait déjà un fils, David. Puis nous nous sommes séparés mais nous avons toujours continué à travailler ensemble. Je l’ai assisté au studio pendant plusieurs années, et après l’arrivée de Bernadette en 1982, je me suis occupé de tout le fonctionnement de Son/Ré. C’est une expérience humaine étonnante, très réussie : ce n’est pas si facile de cohabiter avec un créateur, avec tous les aléas que peut comporter la vie.
 
Apsome, le studio de Pierre, a été de 1958 à 1982 le seul studio privé financé et équipé par son propre travail, il y a réalisé quantité d’œuvres d’application, des travaux alimentaires et ses œuvres. Il a été aidé pour renouveler l’équipement du studio, devenu Son/Ré, pour la première fois dans les années 80, grâce à la volonté de Maurice Fleuret (directeur de la musique au ministère de la culture à l’époque de Jack Lang, ndlr). Il n’a jamais composé avec l’informatique : il n’aimait pas l’idée de “voir” les sons plutôt que de les entendre. Pierre vivait dans sa musique jour et nuit, il écrivait, prenait des notes, faisait des listes, écoutait beaucoup, il était habité.
 
Un être hors norme
 
Pierre était un solitaire, mais il aimait travailler avec des assistantes. C’était un monstre de travail, un être hors norme, extraordinaire et difficile, une sorte de génie qui pouvait être effrayant. Tout devait alimenter sa création. Mais c’était un être magnifiquement généreux et donc éminemment séduisant. Il était très vivant, extrêmement drôle, bourré d’imagination. Il était très inspiré par la littérature, et fanatique de cinéma – dans sa jeunesse il allait au cinéma tous les jours, et il a été marqué par les techniques de montage. Il allait parfois au concert, écoutait la radio, mais il n’a jamais eu la télévision. Il avait bien connu de nombreux artistes : les Variations pour une porte et un soupir (1963) sont dédiées à Arman, et il avait composé la Symphonie monoton (1960) pour Yves Klein.
 
Quand il n’a plus eu d’activité manuelle avec le montage devenu numérique, il s’est mis à fabriquer des peintures et sculptures concrètes, avec l’aide amicale d’Annick Duboscq. Elles sont le reflet de son univers sonore – il y en a partout dans la maison ! C’était un très bon cuisinier, il aimait découvrir des restaurants. Quand il finissait une œuvre, il adorait faire des petits voyages très courts. J’ai un souvenir fort d’un séjour à Patmos : il m’a fait la surprise pour mon anniversaire, nous sommes arrivés de nuit, c’était extraordinaire. Nous y sommes retournés plusieurs années de suite, c’est là qu’il a écrit les textes de Dieu, un spectacle conçu avec Jean-Paul Farré.
 
Poétique du classement
 
Pierre travaillait les mots comme de la musique, en coupant, collant, et je l’aidais. Il avait une méthode de classement imagée, littéraire, poétique. On peut lire sur les tranches des boîtes les titres Motifs et accords, Burlesque électronique, Accrochage battement stable, Tige électronique… Pierre avait aménagé le sous-sol en studio de prise de son, avec une cabine et une chambre sourde. Avec un jeune compositeur canadien, Bernard Bonnier, il a entrepris toute une campagne de prise de son pour Futuristie (1975). Il inventait ses sources sonores : il avait rempli une baignoire en cuivre de bouteilles de plastique vides et s’était immergé dedans ! Il était extrêmement joueur : si nous allions nous balader au bord de la mer, il ramassait des coquillages, des bois creux, des trompes d’auto… Il pratiquait aussi la prise de son en extérieur. À l’époque des Variations pour une porte et un soupir, il avait passé un mois dans une ferme : il avait truffé la porcherie de micros, et établi une connexion dans sa chambre, en prise de son permanente ! C’est là qu’il a découvert cette porte qu’il s’est mis à travailler comme si c’était un violoncelle. Il en a refait les dernières années, avec Bernadette, pour les Chroniques terriennes.
 
Quand je suis arrivée, la période de nécessité alimentaire était déjà derrière lui, et j’ai vécu des concerts mémorables, dans les années 70, à Bordeaux pour Sigma, les concerts couchés, l’Olympia, les tournées dans les maisons de la culture. Il a lutté toute sa vie pour imposer sa musique, il a souffert d’un manque de reconnaissance. Heureusement certains le soutenaient, Claude Rostand, Maurice Fleuret, Jacques Lonchampt notamment. Il aimait le public et les concerts, c’était sa vitamine mais beaucoup venaient pour la Messe pour le temps présent : il aurait voulu que ce soit pour La Porte, Le Voyage, L’Apocalypse.
 
Des lieux particuliers
 
Il aimait inventer des concerts dans des lieux particuliers, Pierre avait pris ce goût de la mise en scène avec Béjart, avec une exigence de qualité de son qu’il partageait avec les ingénieurs du son qui ont travaillé avec lui, comme Jean Heuzé, dans les années 70, ou Étienne Bultingaire à partir de 1990. Il avait un sixième sens pour les réglages : en quelques idées il faisait modifier la configuration, c’était fascinant.
 
Avec la « Nuit Pierre Henry » à la Philharmonie de Paris, le 7 octobre dernier, on a fait la preuve que sa musique pouvait être jouée par d’autres. Mais le travail à faire est énorme : en dehors de 185 opus, il y a 9 840 bandes analogiques, dont il faut faire un inventaire, et qu’il faut numériser. Pierre a eu le temps de commenter ses dernières œuvres qui seront créées à la Radio en décembre : pour La Note seule, il s’est souvenu de Messiaen, c’est une lutte entre les éléments et la note ; quant au Grand Tremblement, c’est une fièvre, une action précaire, fugitive.
 
Et la toute dernière œuvre, Fondu au noir, qui est portée par la Muse en circuit, sera créée en mars prochain, en principe dans la salle de l’ancien conservatoire (2bis, rue du Conservatoire, ndlr), là où Pierre a donné en 1952 un concert mémorable, où Stravinsky était présent. Pierre avait été frustré parce qu’il jouait Symphonie pour un homme seul et à la fin du concert Stravinsky n’avait manifesté son enthousiasme qu’à Pierre Schaeffer. Pierre avait retrouvé l’écrin de cette salle en 1975 pour fêter les 25 ans de sa musique. Le titre, Fondu au noir, est une extinction, c’est aussi un terme cinématographique. Il avait dans son art le sens de la rupture - la mort est présente dans toute son œuvre. »
 
Propos recueillis à Paris en octobre 2017 par Arnaud Merlin
 
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