Pour faire le portrait de Debussy

Lundi 19 Février 2018
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Pour faire le portrait de Debussy | Maison de la Radio
Debussy est mort il y a cent ans et sa musique sera beaucoup jouée en cette année 2018 à Radio France : Alain Planès donne une intégrale de son œuvre pour piano, Emmanuel Krivine dirige ses grandes œuvres pour orchestre. Petite contribution à une approche de l’homme et de l’artiste.

DEBUSSY NE RESSEMBLAIT PAS à ses contemporains. Ni sa musique, ni sa personnalité. Nous avons la chance qu’il ait été souvent photographié, et dans les situations les plus diverses : dans un boudoir, à la plage, au piano. Il y a toujours un cheveu d’ironie dans ces portraits. Debussy se moque toujours un peu du monde lorsqu’on prétend saisir son image. Sa barbe même ne ressemble pas à celle de ses contemporains : elle est tout aussi soignée mais plus courte et moins majestueuse.
 
Debussy aime se faire prendre en photo sur la plage, ou assis dans l’herbe, ou dans un fauteuil en compagnie d’une princesse orientale somptueusement vêtue, la cigarette librement tenue entre les doigts sans qu’il soit question d’interdire quoi que ce soit. Il lui arrive de sourire, parfois franchement. Le voici au bord de la Marne, une canne à la main. Ou dans une espèce de boudoir, appuyé sur une clarinette basse. Le voici tendre et attentif auprès de Lily Texier (qu’il épouse en 1899), ou faussement petit garçon auprès d’Emma Bardac (épousée en 1908). Le voici sérieux comme un pape, assis par terre, au bord d’un chemin, aux pieds d’Ernest Chausson et de sa femme (il y a aussi toute la série de photos tirée à Luzancy, chez les Chausson, où l’on voit un très studieux Debussy au piano). Le voici avec ses parents à Saint-Germain-en-Laye, ou à cinq ans sur son tricycle, ou avec ses deux chiens Boy et Xanto, ou encore avec le compositeur Louis Laloy jouant avec un cerf-volant. Plus drôle, le voici dans son lit, endormi, photographié par son ami Pierre Louÿs. L’une des plus belles le représente au Grand Hôtel d’Eastbourne en train de s’apprêter à photographier un détail d’architecture.
 
Une fantaisie peu partagée
 
On n’imagine pas Saint-Saëns, Fauré, Ropartz ou Massenet se prêtant avec autant de fantaisie à l’œil des photographes : voilà des personnalités installées, sérieuses, souvent réduites à une figure ou un tronc. Même Lalo et Dukas, photographiés avec Debussy et Lily dans une forêt, ont l’air de chercher la pose alors que leur ami s’appuie sur un tronc avec désinvolture. Ses contemporains allemands ou autrichiens n’ont pas non plus la même aisance, la même légèreté : Mahler, même dans l’intimité, a toujours quelque chose de grave dans le regard. Richard Strauss ne se laisse aller que sur sa luge, à Garmisch-Partenkirchen. Schoenberg est aussi sérieux au ping-pong qu’au tableau noir en train d’expliquer le système dodécaphonique. Puccini, malgré sa cigarette oblique, n’exprime pas grand-chose. Falla et Scriabine ont eux aussi quelque chose de figé, et il faudra attendre qu’il ait atteint la soixantaine pour que Sibelius paraisse se dérider.*
 
Quant à la musique de Debussy, il suffit d’écouter le Prélude à l’après-midi d’un faune, ou plutôt le Prélude à L’Après-midi d’un faune, si l’on tient à rappeler qu’il s’agit d’un hommage au poème de Mallarmé. On écoute, on est dépaysé, pourtant il n’y a là ni rythmes déchaînés, ni dissonances cruelles. Tout est neuf, tout est inouï, mais on se sent incapable de dire pourquoi tout nous paraît à ce point inédit. On est transporté sans pour autant avoir l’impression d’effectuer un grand voyage : l’après-midi d’un faune, n’est-ce pas d’abord une sieste ? dans la chaleur diffuse, touffue, d’un paysage humide ? Debussy disait lui-même au chef Camille Chevillard, qui assurera en 1905 la création de La Mer : « C’est un berger qui joue de la flûte, assis le cul dans l’herbe. » Et voilà tout. Surtout, oublions d’urgence toute référence, ici, à la peinture impressionniste. Il n’y a rien de plus arbitraire que cette paresse consistant à faire de Debussy l’inventeur de la musique impressionniste, alors que la musique, même si elle est faite de couleurs, se déroule.
 
Il n’y a pas d’impressionnisme en musique
 
Le compositeur René Leibowitz l’explique avec clarté : « Je me souviens d’une conversation que j’eus il y a fort longtemps avec Ricardo Viñes qui, comme on sait, fut un ami intime et l’un des interprètes préférés de Debussy [...]. Nous vivions alors l’époque dite impressionniste des interprétations de Debussy, et Viñes me mit en garde contre les abus de cette conception. Il critiqua très fermement ce que nous avons appelé l’atmosphère brumeuse et vaporeuse de la plupart des exécutions et me signala, entre autres, les deux faits suivants. Debussy lui-même ne jouait pas de cette manière et il ne la prisait guère chez d’autres ; par ailleurs l’étude des partitions d’orchestre de Debussy révèle (dès les œuvres de jeunesse) une instrumentation très incisive, souvent plutôt “acidulée”, qui va totalement à l’encontre des pratiques courantes à l’époque. »
 
L’un des apports de Debussy à la musique consiste en l’éparpillement des timbres et des motifs, qui exige une grande fermeté dans l’exécution, sous peine de se diluer dans le flou, dans le vague. Dans le volet central de La Mer, il faut voir jouer les instrumentistes de l’orchestre pour prendre conscience de la fragmentation des motifs, de leur entrelacs, de la manière dont les couleurs se juxtaposent.
 
Le ballet Jeux, créé le 15 mai 1913 au Théâtre des Champs-Elysées, sous la directin de Pierre Monteux (qui sera au pupitre lors de la première du Sacre du printemps, deux semaines plus tard, dans le même lieu), porte à son paroxysme cette extrême souplesse de composition, qui rend la musique insaisissable, presque fugitive, comme le temps qui passe et qu’il est impossible de retenir. Une musique qui n’est plus que transition perpétuelle, où rien n’est jamais fixé, où rien ne pèse : le comble de l’art poétique.
 
Christian Wasselin
 
* Si l’on veut retrouver l’artiste Debussy sous les traits de l’homme, il est conseillé de voir ou de revoir le splendide et mystérieux Debussy Film tourné par Ken Russell pour la BBC en 1965 avec Oliver Reed. Non pas un film sur Debussy, platement, mais un film sur un comédien jouant le rôle de Debussy
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