Un musicien nommé Philippe Schœller

Vendredi 24 Février 2017
Email
Un musicien nommé Philippe Schœller | Maison de la Radio
Philippe Schœller fête ses soixante ans. L’occasion, sans manières, de découvrir ou de redécouvrir sa musique le 10 mars en compagnie de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

PHILIPPE SCHŒLLER AVAIT RENDU HOMMAGE à György Kurtag dans Für G. Kurtag, nach F. Hölderlin, pour violoncelle, créée à la Cité de la musique par Jean-Guihen Queyras. Le violoncelliste, justement, s’associe à l’anniversaire de Philippe Schoeller, qui sera célébré le 10 mars à Radio France : « Mon amitié avec Philippe Schœller, explique-t-il, est née lors de mes années Intercontemporain ». Et de cette amitié est né un merveilleux concerto : The Eyes of the Wind, commande du Festival de Donaueschingen, créé le 23 octobre 2005 par Jean-Guihen Queyras et l’Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden sous la direction de Peter Hirsch.
 
Un concerto, donc…
 
Tout commence comme un rêve, dans les grondements rauques et les résonances d’un monde lointain, bientôt traversé par les harmoniques irréels du violoncelle. Dans l’apparent statisme propre aux pulsations très larges, tout existe, au plus clair car serti de silence. Chaque son  ouvre le transitoire. Du soliste à l’orchestre se tissent un écheveau de relations ouvertes, tel l’horizon et l’ici, l’un en écho de l’autre. Bribes fugitives : jaillissement de lignes ténues ou oscillantes selon les fluctuations de l’énergie, infiniment subtiles : le soliste explore le son, son rayonnement et sa présence dans l’espace. C’est une « matière sonore magnifique et abyssale qui évoque Alban Berg », précise Jean-Guihen Queyras ; un « voyage onirique et évocateur dans lequel le violoncelle s’immerge parfois dans la matière orchestrale avant de surgir tel un majestueux oiseau... ». De ces abysses, de cette la profondeur « sans fond », surgit soudainement l’immensité d’une verticalité vertigineuse. L’œuvre a été rêvée – « perfection du rêve », disait Nietzsche – une nuit d’avril 2003, après la lecture d’un texte issu d’un papyrus égyptien vieux de plus de vingt-sept siècles, de l’époque du roi Shabaka :
 
Les yeux du vent donnent regard faucon au soleil de ton esprit.
Les yeux du vent ouvrent au Verbe le bruissant feuillage où vole ta pensée.
Les yeux du vent, comme tenir mains ouvertes ton sentiment, au centre à toi
ton cœur invisible, et, là, comme saisir le pain, étreindre de toutes tes mains l’impalpable sentiment.
Les yeux du vent ou l’éveil à la science du silence, ou l’éveil à la puissance universelle du souffle.
Les yeux du vent, alors voir l’invisible.
Toucher l’invisible flux, de la source à l’océan, de l’énergie vitale du monde…

 
Depuis son concerto, Philippe Schœller s’est de nouveau inspiré de l’Égypte ancienne dans deux Visions de Nefertiti (2016). Parce que ce sont les temps reculés de l’Antiquité et de ses mythes qui fascinent le musicien, l’impression de profondeur d’Eyes of the Wind s’impose aussi bien à la temporalité qu’à la spatialité de la musique. Plutôt que des figuralismes relevant d’une description sonore, la musique retient du texte l’idée d’un invisible flux, d’un écoulement naturel. L’énergie que transmet l’orchestre au soliste entraîne une mutation, annoncée par les percussions et incarnée par une écriture en pizzicato du violoncelle qui rompt, transmute l’apparente immobilité de la matière en un courant polyphonique.
 
… et une symphonie
 
Le programme du concert-anniversaire du 10 mars propose aussi la création de la Deuxième Symphonie de Philippe Schœller, fruit d’une commande de Radio France. Symphonie que le compositeur a choisi d’intituler « Âme ».
 
 « Âme » : le mot, confie Philippe Schœller, compte parmi les plus beaux de la langue française. Trois lettres pour désigner un étonnement, une présence, un questionnement perpétuel, une lumière et une issue. La symphonie ferait ainsi sonner ensemble, selon le compositeur lui-même, « l’infinitude et l’impermanence. »
 
« Âme » : deux voyelles et une consonne, celle-là même qui, au cœur de l’alphabet, impose la parfaite symétrie de son signe. Si le compositeur s’inspire souvent d’un texte, il arrive aussi que des mots surgissent durant « le voyage », qu’il « écrive » ainsi la musique qu’il porte en lui, comme pour un autre partage. Le mot devient alors la métaphore d’une vision sonore, celle-là même qui précède la réalisation de la partition. Il révèle un axe poétique originel, soumis à l’invention de la syntaxe comme à sa propre invention sonore. Dès lors, écrire la partition revient à peu à peindre le chemin pas à pas d’une logique de sensations dont l’engendrement, la naissance, le dévoilement s’inscrivent néanmoins dans une multiplicité d’écoutes possibles. Le mot demeure ouverture.
 
« Âme » : organisation du flux sensible. L’œuvre devient une architecture en mouvement que structurent les mots, images ou ports d’attaches. Dans la partition éditée d’Âme, ces mots se cachent mais parlent à ceux qui les découvrent. Ils énoncent quelque chose qui ne serait peut-être qu’eux-mêmes, mais l’énonce tout simplement en contrepoint de la musique. Sans évaluation de vérité, mais nullement gratuits ou hasardeux. Sons et silences feront toujours alliance.
 
Pour Philippe Schœller, la musique « commence là où s’arrête la parole énoncée dans la langue. » D’une grande complexité, elle s’attache au détail, à la texture, à l’écriture instrumentale toujours délicatement ciselée. Le développement du matériau relève à la fois d’une conduite « fragmentée », donnant naissance à de nouvelles formes et à de nouveaux blocs de durée, tantôt d’une conduite « coulée », plus dans la continuité. Plutôt que les phrases ou les motifs, compte la façon dont la musique se métamorphose dans une dynamique, un mouvement, un va-et-vient permanent où se joue tout un espace d’engendrement, d’aubes entre « figuration » et « abstraction ».
 
Le maître-mot de Philippe Schœller ? « Mutation ». Le compositeur pense la formation du temps en fonction d’engendrements selon des principes de fractales, à toutes les échelles, associés à des processus thématiques plus linéaires. Dès lors, « Composer revient à proposer une expérience du sensible où se partage la naissance à l’ici, au maintenant ». Voyage de l’âme.
 
François-Gildas Tual
 
 
Philippe Schœller en quelques dates :
 
- 13 avril 1957 : naissance à Paris.
- 1982-1986 : suit les cours de Pierre Boulez au Collège de France. Assiste aussi à des cours ou masterclasses avec Elliott Carter, Franco Donatoni, Iannis Xenakis, Helmut Lachenmann.
- 1984 : lauréat du Concours international de composition Antidogma de Turin.
- 1989 : Stage d’informatique musicale à l’Ircam. Recherches sur la synthèse sonore et la nouvelle lutherie.
- 1990 : rencontre Henri Dutilleux à Tours, à l’occasion de la réception du Prix Henri -Dutilleux.
- 1997 : création à Paris, par l’Ensemble Intercontemporain, de Vertigo Apocalypsis, « Oratorio pour ensemble, électronique spatialisée et chœurs mixte », puis tournée à Stuttgart et Varsovie.
- 2001-2002 : en résidence à Bonn, avec l’Orchestre de la Beethoven Halle.
- 2001 : Prix Paul Gilson pour Totems.
- 2009 : Prix de la meilleure création instrumentale décerné par la Sacem pour Tree to Soul.
- 2012 : Prix de la meilleure musique de film de la Sacem pour L’Exercice de l’État, un film de Pierre Schœller.
- 2014 : J’accuse, musique composée pour la version restaurée du film d’Abel Gance.
 
Email

Ecouter Philippe Schœller

Les soixante ans de Philippe Schœller  | Maison de la Radio

Les soixante ans de Philippe Schœller

Concert classique

Orchestre philharmonique de Radio France

Philippe Schœller a soixante ans : l'Orchestre Philharmonique de Radio France célèbre une grande figure de la musique française d'aujourd'hui, avec Jean-Guihen Queyras au...
Vendredi10mars201720h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France
Titz / Schoeller / Beethoven | Maison de la Radio

Titz / Schoeller / Beethoven

Concert de musique de chambre

Quatuor Asasello

Week-end "À vos archets !". Œuvres de Titz, Schoeller et Beethoven interprétées par le quatuor Asasello.  
Samedi13mai201718h00 Maison de la radio - Studio 104

Philippe Schœller parle :