Alban Berg, héros de roman

Lundi 8 juin 2020
Alban Berg, héros de roman | Maison de la Radio

La Suite lyrique est un chant d’amour dissimulé entre les notes. Mais l’œuvre entier de Berg, et sa vie elle-même, baignent dans une atmosphère romanesque fort éloignée de la réputation de sécheresse qu’on attribue au langage dodécaphonique.
 
Alban Berg fait partie de ces trois compositeurs viennois qui, au début du XXe siècle, ont bouleversé le cours de la musique en s’attaquant de front à la tonalité. Comme nous l’expliquent les musicologues, ils ont poussé dans ses retranchements une évolution en germe depuis le siècle précédent et qu’annonçait par exemple le chromatisme utilisé par Wagner dans Tristan et Isolde. Pour aller vite, ils ont poussé un mur déjà branlant, mais se sont empressés de construire un nouvel édifice avec une autre technique, le dodécaphonisme, qui conduira à la musique sérielle. « Pour aller vite » : car la musique, évidemment, ne saurait se réduire à une histoire linéaire, tel compositeur en annonçant tel autre ; le XXe siècle est riche de compositeurs qui ont choisi d’autres voies (de Sibelius à Ravel, de Stravinsky à Britten, de Strauss à Bartók). Au sein même de la trilogie viennoise, les personnalités sont diverses et il ne faut pas voir en Schönberg, Webern et Berg les prêtres d’une religion uniforme.
 
Curieusement d’ailleurs, celui qui passe pour le moins austère des trois est celui qui a le moins écrit de pages qu’on qualifiera de romantiques au cours de ses années de formation. On doit à Schönberg de grandes pages sensuelles et grisantes comme les Gurrelieder ou la Nuit transfigurée. Webern lui-même, qui fait figure aujourd’hui de musicien de l’ascétisme, nous a laissé des compositions pour orchestre (Im Sommerwind, la Passacaille op. 1) ou pour formation de chambre (le poignant Langsamer Satz) d’une belle effusion. Du jeune Berg, qui des trois est celui qui aura le moins composé, on ne peut qualifier de néo-brahmsien ou de néo-mahlérien (là encore, nous ne faisons que fixer les idées sans prétendre à une quelconque finesse de l’analyse) que les Sieben frühe Lieder ou la Sonate pour piano op. 1.
 
Vertige et frivolité
 
Mais Berg, à mesure qu’il fera sienne l’écriture dodécaphonique, persévérera dans une veine romanesque, voire sentimentale, qui fait écho à ses préoccupations personnelles et rend fascinante la manière dont il aborde certains sujets, dont il cache également certaines confessions sous les abords de la plus grande rigueur formelle ou du langage le plus strict. « Le XXe siècle n’est pas riche en compositeurs dont la vie se prête déjà si bien à la légende, et l’on peut prévoir pour bientôt un opéra ou un film dont il sera le personnage principal », écrit Gérard Condé. Il est vrai qu’on imagine mal le maître Schönberg ou l’austro-marxiste Webern mettre en musique un vaudeville comme Lulu – qui bien sûr n’est pas un vaudeville et hausse la femme fatale au rang de mythe : « Je suis moi-même tombée amoureuse de Lulu, de la même façon que tous les personnages de l’opéra tombent amoureux d’elle, sont obsédés par elle », avoue Barbara Hannigan. Mais les fanfreluches métaphysiques de Lulu convenaient mieux à un Berg qui sut cacher son histoire d’amour interdite avec Hanna Fuchs entre les notes de la Suite lyrique. Une histoire sur laquelle plane, d'une certaine manière, l'ombre de Mahler : Hanna était la sœur de Franz Werfel, qui deviendra le troisième mari d’Alma Schindler, après Gustav Mahler et Walter Gropius. Et quand Berg mourra, en 1935, il aura l'âge qu'avait atteint Mahler lui-même avant de disparaître.
 
On a cité Lulu et la Suite lyrique. Il y a aussi le Concerto « à la mémoire d’un ange », écrit par Berg en quatre mois, alors que son opéra Lulu n’était pas encore achevé et dont il ne put pas reprendre la composition : Berg, qui était asthmatique, mourut en effet d’une piqûre d’abeille, la veille de la Noël 1935. Son concerto, d’une certaine manière, est son testament musical ; il fut créé en 1936 à Barcelone sous la direction d’Hermann Scherchen, Webern ayant crié forfait – Scherchen qui, six ans plus tôt, avait déjà créé Der Wein, vaste air de concert écrit par Berg sur trois poèmes de Baudelaire (L’âme du vin, Le Vin des amants, Le Vin du solitaire) traduits en allemand par Stefan George. Cette partition, qui entre autres curiosités comporte une parodie de tango, lui avait été commandée par Ruzena Herlinger qui, en 1928, avait chanté pour la première fois les Sieben frühe Lieder dans leur version avec orchestre. L’écrivain Étienne Barillier perçoit une dimension cachée dans Der Wein, qu’il éclaire ainsi : « De même que la poésie de Baudelaire témoigne d’une haine de la nature, Berg s’arrange pour dénaturer la voix de soprano chargée de chanter ces vers. Il parviendrait ainsi à incorporer à la substance même de la voix humaine ce que Baudelaire ne pouvait exprimer que par la médiation du sens. »
 
L’ange et le pape
 
À l’origine du Concerto « à la mémoire d’un ange », on trouve de quoi écrire un roman : l’amitié d’un violoniste, le souvenir d’un compositeur disparu, la mort d’une très jeune fille. Le violoniste, c’est Louis Krasner qui, curieux de tout (il avait déjà joué des œuvres de Charles Ives) et désireux d’exercer son instrument sur une partition écrite dans le langage dodécaphonique, pressait Berg depuis un certain temps de se lancer dans la composition d’un concerto. La très jeune fille, c’est Manon Gropius, fille d’Alma (veuve) Mahler et de l’architecte Walter Gropius, pape du Bauhaus ; sa disparition le 22 mars 1935, à l’âge de dix-huit ans, fut l’occasion funeste, pour Berg, d’écrire ce chant du cygne instrumental qui est aussi, d’une autre manière que la Suite lyrique, une élégie à la féminité perdue. (Manon, familièrement appelée Mutzi, souffrait d’une paralysie de la colonne vertébrale due à la poliomyélite.) Le compositeur, enfin, n’est autre que Jean-Sébastien Bach : Berg reprend en effet, dans son concerto, le choral de Johann Rudolf Ahle « Es ist genug » (« C’en est assez, Seigneur ») que Bach avait utilisé dans sa cantate O Ewigkeit du Donnerwort BWV 60 (« Ô Éternité, terrible parole ! ») écrite en 1732.
 
Cette plongée dans la musique du début du XVIIIe siècle, mariée à l’utilisation de la technique des douze sons, permet au compositeur de donner à son œuvre une atmosphère de rituel et de recueillement douloureux. Elle crée aussi une tension singulière : « Nous avons l’impression, écrit Marcel Schneider, que cette œuvre émouvante, souvent même pathétique, se déroule dans une tonalité vague (...), incertitude qui, depuis Wagner et surtout Debussy, ne saurait nous surprendre et qui nous charme sans nous heurter. »
 
Alban et Albine
 
La présence de l’instrument soliste et le romantisme brûlant et pudique, à la fois, de la partition, ont beaucoup fait pour le succès de celle-ci. Berg, il est vrai, était d’une sensibilité prête à émouvoir par le destin d’une jeune fille comme Manon : n’était-il pas lui-même le père d’Albine, une petite fille qu’il conçut avec Marie Scheuchl, pendant ses vacances au bord du lac d’Ossiach ? Alban n’avait alors que dix-sept ans, Marie était deux fois plus âgée que lui, mais un an après la naissance d’Albine, le 8 décembre 1903, il la reconnut officiellement : « Je certifie être le père de l’enfant prénommée Albine, née le 4 décembre 1902, et que je ne me soustrairai pas à mes obligations. »
 
Il y aurait beaucoup à dire sur l’écho poétique produit par le destin de cet enfant imprévu sur la sensibilité du jeune Alban dont jamais la musique ne fut soumise au diktat d’une simple construction intellectuelle. En ce sens, les lumineuses dernières mesures du concerto, qui suivent de nombreux épisodes singulièrement tourmentés (dans leur facture) et sensuels (dans l’effet qu’ils produisent), prennent un sens singulier : comme si la musique dodécaphonique, parrainée par l’exemple de Bach, avait trouvé le chemin de l’éternité. Ewigkeit (« éternité » : n’est-ce pas le dernier mot prononcé, par la comtesse Geschwitz, au troisième acte de Lulu ?
 
Christian Wasselin

A écouter

Quintette de Brahms, Quatuor Diotima - Concert sans public | Maison de la Radio

Quintette de Brahms, Quatuor Diotima - Concert sans public

Concert France Musique

Quatuor Diotima

Concert sans public diffusé en direct sur France Musique. ...
Mardi12janvier202120h00 Maison de la radio - Auditorium
Lulu-suite, Berg / Daniele Gatti | Maison de la Radio

Lulu-suite, Berg / Daniele Gatti

Concert symphonique

Orchestre National de France

Daniele Gatti direction / Chen Reiss soprano
Daniele Gatti a été directeur musical de l’Orchestre National de 2008 à 2016. Il plonge ici dans la musique de deux compositeurs viennois qui bouleversèrent l'histoire...
Samedi13mars202120h00 Maison de la radio - Auditorium

INSCRIPTION AUX NEWSLETTERSX

Chaque mois, recevez toute l’actualité culturelle de Radio France : concerts et spectacles, avant-premières, lives antennes, émissions, activités jeune public, bons plans...
Sélectionnez la ou les newsletters qui vous ressemblent ! 

Séléctionnez vos newsletters

(*) Informations indispensables

Les données recueillies par RF sont destinées à l’envoi par courrier électronique de contenus et d’informations relatifs aux programmes, évènements et actualités de RF et de ses chaînes selon les choix d’abonnements que vous avez effectués. Conformément à la loi Informatique et libertés n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, ainsi qu’au règlement européen n°2016-679 relatif à la protection des données personnelles vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, d’opposition et de portabilité sur les données vous concernant ainsi qu’un droit de limitation du traitement. Pour exercer vos droits, veuillez adresser un courrier à l’adresse suivante : Radio France, Délégué à la protection des données personnelles, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou un courriel à l’adresse suivante : dpdp@radiofrance.com, en précisant l’objet de votre demande et en y joignant une copie de votre pièce d’identité.

Conformément aux dispositions susvisées, vous pouvez également définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication des données vous concernant après votre décès. Pour cela, vous devez enregistrer lesdites directives auprès de Radio France. A ce titre, vous pouvez choisir une personne chargée de l’exécution de ces directives ou, à défaut, il s’agira de vos ayants droits. Ces directives sont modifiables à tout moment.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter vos droits sur le site de la CNIL