Béatrice, une fin et une ouverture

Jeudi 23 avril 2015
Béatrice, une fin et une ouverture | Maison de la Radio
Daniele Gatti a choisi l’Ouverture de Béatrice et Bénédict pour commencer le second concert inspiré de Shakespeare qui vient éclairer les représentations de Macbeth au Théâtre des Champs-Élysées. Béatrice et Bénédict ? Voyons un peu de quoi il retourne.

SI L’ON S’EN TIENT à la chronologie, Béatrice et Bénédict est l’une des toutes dernières œuvres de Berlioz. Écrite à partir de l’automne 1860, créée deux ans plus tard, elle ne fut suivie que par trois ou quatre pièces brèves ou de circonstance (notamment le Prologue des Troyens à Carthage, composé en 1863 à l’occasion des représentations mutilées des trois derniers actes des Troyens donnés au Théâtre-Lyrique sous le titre Les Troyens à Carthage).
 
Si l’on se penche sur les projets de Berlioz en revanche, Béatrice et Bénédict prendrait presque la figure d’une œuvre de jeunesse, aboutie à trois décennies de distance.
 
Revenons à l’année 1832. A la fin du mois de mai, Berlioz rentre d’Italie, où sa victoire au Concours de Rome l’a contraint de séjourner. Il se rappelle au souvenir du public parisien en donnant, le 9 décembre, salle du Conservatoire, la Symphonie fantastique suivie de la première audition du Retour à la vie (qui deviendra plus tard Lélio). A cette époque cependant, la seule manière d’être reconnu à Paris consiste à s’imposer à l’Opéra, le concert ne permettant guère, dans le meilleur des cas, que des victoires sans lendemain. Berlioz se met à la recherche d’un livret : Hamlet ? Les Brigands d’après Schiller ? Il retient finalement un sujet pris dans Shakespeare, mais un sujet léger, loin des brumes de l’Écosse ou du Danemark, et annonce à Joseph d’Ortigue, le 19 janvier 1833 : « A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakespeare (Beaucoup de bruit pour rien) ». Il n’en dit pas beaucoup plus par la suite, et le projet semble rapidement enterré. Berlioz composera certes « un opéra italien fort gai », mais ce sera Benvenuto Cellini, créé  à l’Opéra en septembre 1838 après bien des aventures. Mais Benvenuto sera chuté, et cet échec condamnera Berlioz à prendre le large, à devenir un compositeur errant, à se trouver hors de France des villes et des théâtres accueillants sinon des ports d’attache.
 
Berlioz fashionable
 
C’est dans ce contexte qu’il devient l’une des personnalités en vue des étés de Baden-Baden (que les Français appellent alors Bade), lieu de villégiature devenu très fashionable à partir des années 1850. Russes et Français, artistes, banquiers, diplomates et « riches oisifs », dit Berlioz, se retrouvent chaque mois d’août dans cette petite ville allemande qu’on décrit comme la perle de la Forêt-Noire. On vient y prendre les eaux mais aussi se retrouver entre soi, intriguer, s’amuser. « Bade avait son grand-duc, mais son roi sans couronne était le directeur du casino, Édouard Bénazet », raconte David Cairns.
 
Or ce directeur, avant de devenir croupier comme son père, a été jadis étudiant au Conservatoire. L’idée lui vient d’organiser chaque année un concert à Bade et d’en confier la direction à Berlioz. C’est ainsi qu’en août 1853, puis chaque été de 1856 à 1861, Berlioz monte au pupitre du Salon de conversation du casino pour diriger un orchestre composé de musiciens venus notamment de Strasbourg et de Karslruhe.
 
Mais Bénazet exige plus. Berlioz s’en ouvre dans une lettre à sa sœur Adèle, le 28 mai 1858 : « Bénazet veut (...) que je lui promette d’écrire un petit opéra pour l’ouverture d’un théâtre qu’il fait construire et qui sera inauguré en août 1860. Il me croit donc assuré contre la mort. Je ne sais si je me déciderai à signer un tel engagement ».
 
L’art de contourner une commande
 
A cette époque, Berlioz achève Les Troyens. Il ne sait pas encore les déboires que va lui causer cet ouvrage dont il attendra pendant plus de cinq ans la création (laquelle, on l’a dit, sera partielle et navrante), mais il se sent très las. « Je t’assure que je n’éprouve aucune impatience, et que si la fortune me vient trouver elle me trouvera dans mon lit. Bénazet m’a engagé pour un opéra en trois actes que je dois donner au nouveau théâtre de Bade en 1860 ; mais j’ai lieu de croire que ce théâtre ne sera pas achevé avant 1861, auquel cas je serai ravi d’avoir un an de plus. L’ennui me gagne, et j’aimerais presque autant écrire trente feuilletons que trois actes d’opéra », avoue-t-il à Liszt le 13 décembre 1858.
 
Berlioz souffre à cette époque d’une maladie en grande partie morale et nerveuse, qui lui cause des douleurs atroces à l’estomac. En même temps, il est très reconnaissant à Bénazet de lui donner une pareille preuve de confiance et de lui assurer des conditions d’exécution dont il ne pourrait pas rêver à Paris. Et puis, l’air de Bade, le parc, le vieux château où il aime à monter pour rêver, les forêts, le paysage escarpé, tout est fait pour le consoler. Il accepte d’abord sans enthousiasme la proposition de Bénazet : mettre en musique un livret d’Édouard Plouvier inspiré d’un épisode de la guerre de Trente ans (il s’agit de l’opéra en trois actes dont il s’est ouvert à Liszt). Puis obtient de revenir sur son engagement : « Je suis toujours incapable de composer, et j’ai dû, à mon dernier voyage à Bade, insister auprès de Monsieur Bénazet pour me faire rendre ma parole. Je l’ai enfin obtenue, et j’ai le chagrin de vous apprendre que ce n’est pas moi qui ferai la musique de votre ouvrage », écrit-il le 2 octobre 1860 à Plouvier. (Le sujet reviendra finalement à Henry Litolff, dont Le Chevalier Nahel ou la Gageure de Satan sera joué à Bade en 1863.)
 
Berlioz préfère renouer avec ses premières amours, avec Shakespeare, avec son projet avorté de 1833, auquel il avait de nouveau fugitivement pensé en 1852 en imaginant un scénario intitulé Bénédict et Béatrix. C’est ainsi qu’un épisode de Much Ado about Nothing va servir de trame à l’opéra-comique Béatrice et Bénédict, dont il a entre-temps commencé la composition après avoir obtenu la certitude que l’inauguration du théâtre de Bade n’aurait lieu qu’en 1862. Il s’en ouvre à son fils Louis le 10 novembre 1860 : « Je ne sais encore ce que je ferai de mon nouvel ouvrage ; le donnerai-je à Bénazet pour Bade ? cela me rapporterait plus d’argent que de le lâcher à Paris. Je tâcherai de faire l’un et l’autre ».
 
S’entre-détester, c’est-à-dire s’aimer
 
Ce nouvel opéra, dont il signe les paroles et la musique, Berlioz le décrit alors comme « un petit ouvrage en un acte ». Il écrit, toujours à son fils, le 21 novembre 1860 : « J’ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec empressement ; chacun veut passer le premier. Quelquefois j’en commence un avant que l’autre soit fini. A l’heure qu’il est, j’en ai écrit quatre, et il m’en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j’ai pu réduire les cinq actes de Shakespeare en un seul acte d’opéra-comique. Je n’ai pris qu’une donnée de la pièce ; tout le reste est de mon invention. Il s’agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui s’entre-détestent), qu’ils sont chacun amoureux l’un de l’autre et de leur inspirer par là l’un pour l’autre un véritable amour. C’est d’un excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon invention et des charges musicales qu’il serait trop long de t’expliquer ».
 
Dès le départ, Berlioz a délibérément et « prudemment », comme il le dit lui-même, concentré son propos. Il n’a retenu qu’un épisode de l’intrigue de Shakespeare, faisant de Claudio un comparse, oubliant par là même le complot qui est l’un des nœuds de la pièce, renonçant à des personnages comme Don John ou Dogberry ; on trouve cependant certains traits de ce dernier, mêlés à ceux de Verges et du musicien Balthazar, dans le maître de chapelle Somarone de l’opéra.
 
L’enthousiasme des uns, l’insensibilité de l’autre
 
Au tout début de l’année 1861, le destin de l’ouvrage se précise : « Bénazet (...) m’a engagé pour Bade ; je lui ai promis mon opéra en un acte pour son nouveau théâtre », écrit le compositeur à Louis le 2 janvier.
 
Au cours de la composition, il modifie la coupe de son ouvrage, qu’il répartit en deux actes. La partition achevée, une répétition a lieu chez lui, chaque mardi, à partir du 25 février 1862. Le directeur de l’Opéra-Comique, qui assiste à l’une de ces séances, va jusqu’à prêter son théâtre au compositeur afin de régler la mise en scène, et envisage même de monter l’ouvrage après la création ; mais ce projet restera sans suite.
 
Une générale avec piano a lieu le 26 juillet au Théâtre-Lyrique, puis l’ouvrage, soigneusement préparé, est joué sous la direction du compositeur les 9 et 13 août 1862, dans le nouveau théâtre de Bade inauguré comme prévu pour l’occasion. Cette création a lieu dans l’enthousiasme de tous, interprètes et public. Vingt-cinq journalistes français sont venus y assister. « Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me donne, écrit Berlioz à son ami Humbert Ferrand. On découvre que j’ai de la mélodie, que je puis être joyeux et même comique. L’histoire des étonnements causés par L’Enfance du Christ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de bruit, en voyant que les instruments brutaux n’étaient pas dans l’orchestre. » Berlioz, qui est veuf pour la seconde fois depuis quelques semaines, avoue le 10 août à son fils : « Moi, j’ai assisté à cela dans une insensibilité complète ; c’était un de mes jours de souffrance et tout m’était indifférent ».
 
Dans la distribution figure Anne Charton-Demeur dont Berlioz pense alors qu’elle sera engagée à l’Opéra et pourra y défendre Les Troyens : « Mme Charton-Demeur est à coup sûr la meilleure cantatrice que nous ayons actuellement en France », écrit-il à Liszt. Elle chantera bien Didon, en effet ; mais ce sera au Théâtre-Lyrique, en novembre 1863.
 
Ironie, luxe et détachement
 
Dès son retour à Paris, Berlioz ajoute deux numéros au second acte (le merveilleux trio des femmes et le chœur lointain qui suit) dans la perspective d’une reprise à Bade, qui aura lieu en effet l’été suivant. L’ouvrage sera ensuite traduit en allemand (par Richard Pohl) et représenté à Weimar en avril 1863.
 
Béatrice et Bénédict n’est pas un testament d’artiste à la manière des Troyens, ni le râle d’un compositeur épuisé malgré ce que dit Berlioz de lui-même, mais un adieu mélancolique et léger. « C’est une œuvre à la fois sans amertume et sans illusion », dit David Cairns, une œuvre qui fait son deuil de l’amour tout en cultivant la douce illusion de l’amour. C’est aussi une partition d’une extrême diversité, dans laquelle Berlioz s’est mis tout entier, sans donner la moindre trace de lassitude. Lui qui avait avoué, devant l’étonnement de ses contemporains : « J’eusse écrit de la même façon L’Enfance du Christ il y a vingt ans », aurait pu confesser : « J’eusse écrit Béatrice et Bénédict de la même façon il y a trente ans ». Les rythmes capricieux, l’orchestre volubile et nerveux, l’élan des mélodies de Béatrice sont typiques du Berlioz de toujours ; il suffit d’écouter l’ouverture pour s’en convaincre. L’ensemble compose une architecture infiniment délicate, dont l’équilibre se romprait si on venait altérer l’un quelconque de ses éléments. En même temps, explique Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (le 21 septembre 1862), « ce petit ouvrage est beaucoup plus difficile d’exécution musicale que Les Troyens, parce qu’il y a l’humour, qui ne pouvait tout naturellement s’introduire dans un sujet antique ».
 
Béatrice, pour être une œuvre unique (comme toutes les partitions de Berlioz, qui inventent chacune leur forme propre), renouvelle le genre de l’opéra-comique grâce à sa variété même. Avec ses derniers mots pleins d’un pessimisme enthousiaste (« Sûrs de nous haïr, donnons-nous la main/Nous redeviendrons ennemis demain »), il s’agit bien de l’opéra du retour éternel à soi-même.
 
Christian Wasselin
 
Le concert du 10 mai sera diffusé ultérieurement sur France Musique.

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