Beethoven le Rhénan

Vendredi 22 novembre 2019
Beethoven le Rhénan | Maison de la Radio
D’ascendance flamande, Beethoven est né en 1770 à Bonn, au bord du Rhin, où il a passé les vingt-deux premières années de sa vie. Avant de partir pour Vienne, l’année qui suit la mort de Mozart. De cette époque date des partitions méconnues qui seront jouées cette saison par l’Orchestre National.
2 novembre 1792 : Beethoven quitte pour toujours Bonn, là où il est venu au monde vingt-deux ans plus tôt. Il part tenter sa chance à Vienne, sans savoir qu’il ne reverra plus jamais sa ville natale. Une vie nouvelle s’ouvre à lui, bien sûr, mais on aurait tort de penser que le jeune Ludwig est encore un musicien novice : en réalité, il a beaucoup composé.

Notre musicien est le petit-fils de Ludwig van Beethoven dit l’Ancien, né à Malines (d’où le van flamand) et devenu rhénan en 1732, année où il choisit de s’installer à Bonn pour y pratiquer le chant et le commerce de vin. Il est nommé en 1761 maître de la chapelle du prince-archevêque de Cologne Clemens-August (qui meurt la même année), mais entre-temps un fils lui est né : Johann, en 1740. Le jeune homme apprend le chant, comme son père, devient sopraniste à la chapelle de la cour avant de se découvrir une voix de ténor. Il se met aussi au violon et au clavecin, et épouse en 1767 Maria Magdalena Keverich. C’est de leur union que naîtra en 1770 notre compositeur, le deuxième, chronologiquement, de leurs enfants, mais aussi l’aîné des trois garçons qui seuls survivront des sept maternités de Maria Magdalena. Ludwig sera baptisé le 17 octobre en l’église Sankt Remigius (Saint-Rémi).

Ludwig l’Ancien s’éteint en 1773, mais Johann a beau être musicien, il a tendance à abuser de la bouteille. Aussi, quand il se rendra compte des dispositions exceptionnelles de son fils pour le clavecin et le violon, il essayera d’en tirer parti et, d’une certaine manière, volera l’enfance de Ludwig, qui au fil des années deviendra celui qui fera vivre sa famille. Dès 1778, Johann van Beethoven imite Leopold Mozart et exhibe son fils à Cologne en diminuant son âge de deux ans. Et en 1781, Ludwig quitte définitivement l’école.

Le prince-électeur Maximilian Friedrich est bien sûr informé des dispositions de l’enfant et met à son service quelques-uns des musiciens de la cour : le violoniste Franz Rovantini, Tobias Pfeiffer, qui emmène le père au cabaret puis, de retour à une heure avancée de la nuit, fait réveiller Ludwig par son père et l’oblige à travailler jusqu’à l’aube, et Christian Gottlob Neefe, qui succède à Heinrich Gilles van den Eeden en 1782 au poste d’organiste de la cour. Neefe étoffe les connaissances musicales de Ludwig, l’initie à la littérature et l’engage à composer. L’année 1783 voit naître les premières partitions de Ludwig : le lied Schilderung eines Mädchens (« Description d’une jeune fille »), un premier rondo pour clavier (publiés anonymement), trois sonates pour clavier (dédiées au prince-archevêque Max Friedrich) et les Neuf Variations sur une marche de Dressler (publiées sous son nom) : Dressler, pianiste renommé, les déclare injouable, mais Beethoven donne la preuve du contraire devant Dressler lui-même.
 
Ludwig, un nouvel Amadeus ?
 
Neefe annonce que Ludwig « deviendra certainement un second Wolfgang Amadeus Mozart s’il continue comme il a commencé », et fait de lui son assistant au poste de claveciniste de la cour, ce qui implique, écrit Maynard Solomon, biographe de Beethoven, « de diriger l’orchestre du clavecin et de jouer à vue les partitions ». Il lui permettra d’intégrer l’orchestre en tant qu’altiste en 1789.

1784 : Maximilian Friedrich meurt. Maximilian Franz de Habsbourg-Lorraine, jeune frère de l’empereur d’Autriche Joseph II, lui succède. Et nomme Ludwig organiste adjoint de la cour. Adolescent, Ludwig fait illusion par sa tenue : civil, poudré, il passe pour un jeune musicien bien éduqué. C’est au fil du temps, surtout après 1815, que s’imposera le Beethoven de la légende : déboutonné, sanguin, hirsute, tour à tour furieux et rêveur.

Surtout, c’est lui qui fait vivre sa famille. En 1789, il adressera une requête au prince-électeur afin de se faire adresser la moitié du traitement de son père et de démettre ce dernier de ses fonctions ; le prince donnera son accord mais le jeune homme, ébranlé par les supplications de Johann, n’effectuera pas la démarche qui aurait permis que la décision entre en vigueur.

Ludwig continue à composer (trois quatuors avec piano*, un trio pour piano et vents...), toutes partitions qu’il considérera plus tard comme des tentatives de jeunesse et qu’il ne retiendra pas dans son catalogue : elles figurent aujourd’hui munies d’un numéro précédé des trois lettres WoO (pour Werke ohne Opus, « œuvre sans opus »). C’est l’époque du concerto pour piano en mi bémol, que Beethoven oubliera dans ses cartons quand il quittera Bonn définitivement. Cette partition, qu’on appelle communément Concerto n° 0, il la retranscrira de mémoire bien plus tard en se contentant d’écrire une seconde partie de piano, munie de quelques indications instrumentales, en guise d’accompagnement**. C’est l’époque aussi où une autre personnalité d’importance est touchée par le talent du jeune musicien : le comte Ferdinand von Waldstein, qui plus tard se verra dédier une célèbre sonate pour piano. Ce comte est le premier de ces nombreux aristocrates qui seront une bénédiction pour Beethoven tout au long de son existence. Il souffle au prince-électeur l’idée d’envoyer Ludwig parfaire son éducation musicale à Vienne auprès de Mozart. Max Franz n’hésite pas, et Ludwig part pour la capitale autrichienne au printemps suivant afin de rencontrer Mozart.
 
Deux cantates plutôt qu’une
 
Mais à peine a-t-il le temps de faire la connaissance du grand homme, alors plongé dans la composition de Don Giovanni, et peut-être aussi celle de Gluck, qu’il reçoit des nouvelles alarmantes de Bonn : sa mère est au plus mal. Il rentre en catastrophe : Maria Magdalena meurt le 17 juillet 1787. Comme l’écrit Edmond Buchet, « Mozart n’a pas prêté plus d’attention à Beethoven que celui-ci n’en prêtera plus tard au jeune Liszt. »

Les mois qui suivent paraissent vides, malgré la composition de la première version du futur Deuxième Concerto pour piano. Mais en 1790, coup sur coup, Beethoven donne deux cantates qui auraient pu n’être que des œuvres de circonstance mais en réalité transcendent largement le genre : une première sur la mort de Joseph II (qui s’est éteint le 20 février), une autre sur l’avènement de Leopold II (qui lui succède le 30 septembre). Ces deux œuvres marquent une étape dans sa maturation de compositeur***. Elles ne seront pas jouées – contrairement à son Ritterballet (« Ballet des chevaliers »), auquel il accorde pourtant beaucoup moins d’importance et dont Waldstein s’attribuera effrontément la paternité ! – mais il peut en parler au grand Joseph Haydn, en partance pour Londres, qui s’arrête à Bonn au moment des fêtes de Noël.

Ludwig se sent plein de vitalité, même s’il trouve que son destin tarde à venir. Mais le temps va s’accélérer. À son retour de Londres, en juillet 1792, Haydn fait une nouvelle halte à Bonn. Le musicien, âgé de soixante ans, est considéré comme le plus grand compositeur vivant depuis la mort de Mozart, survenue le 5 décembre précédent. Car il est temps de s’affranchir, de voir plus loin, plus grand. Les troupes françaises occupent plusieurs villes des bords du Rhin, l’avenir est confus, Max Franz est lui-même dans l’obligation, un temps, de quitter sa capitale. C’est le moment de franchir le pas. Quand, le 2 novembre, muni d’une recommandation du comte Waldstein, Beethoven quitte Bonn pour rejoindre Haydn à Vienne, avec peut-être le dessein secret de le détrôner, il ignore que c’est pour toujours.
 
Christian Wasselin
 
* Ils seront tous les trois interprétés au cours de la saison 2019-2020 par les musiciens de l’Orchestre National.
** Edwin Fischer en a assuré la création à Potsdam en 1943 dans une orchestration de Willy Hess. Plusieurs autres orchestrations ont été effectuées, dont une de Ronald Brautigam qui a enregistré ce concerto avec le Concerto n° 2 et la version originale du finale de ce dernier.
*** Elles seront jouées, ainsi que la Missa solemnis, au début de la saison 2020-2021, par le Chœur de Radio France et l’Orchestre National de France.

 
 

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