Beethoven à l’égal de Dieu ?

Mercredi 27 mai 2020
Beethoven à l’égal de Dieu ? | Maison de la Radio

Au programme du Chœur et de l’Orchestre National, les 18 et 19 décembre prochain : la vaste Missa solemnis.
Vaste en effet : après la timide Messe en ut mineur et Le Christ au mont des Oliviers, Beethoven conçoit une partition qui dépasse toutes les dimensions admises jusque-là.

 
S’il fallait oser une proposition permettant de situer les œuvres de Beethoven les unes par rapport aux autres, on pourrait avancer que sa musique instrumentale est celle de la conquête – et sa musique vocale, celle de la nostalgie. Conquérantes, les symphonies (celles, notamment, portant un numéro impair) ; conquérantes, les sonates pour piano, en particulier l’Appassionata, la Hammerklavier et les opus 109 à 111 ; conquérants, les quatuors à cordes, spécialement les derniers. Les lieder en revanche (La Bien-aimée lointaine !), l’unique opéra (Leonore, qui deviendra Fidelio), l’oratorio Le Christ au mont des oliviers, sont des œuvres qui expriment le manque, l’absence de Dieu, la paix ou l’amour attendu en vain. Fidelio, à cet égard, exprime ce que Beethoven aurait souhaité : être sauvé de sa propre prison (la surdité) par une femme héroïque.
 
Au début des années 1820 cependant, Beethoven ressent le besoin de bousculer cette dichotomie et de prouver que la voix et le chant peuvent eux aussi exprimer l’héroïsme. Ses toutes dernières partitions (quatuors) seront purement instrumentales, mais le musicien aura réussi auparavant à écrire deux très vastes compositions vocales allant dans le sens du triomphe : le finale de la Neuvième Symphonie, et la Missa solemnis, qu’il dédiera à son ami, élève et protecteur l’archiduc Rodolphe.
 
Une messe comme une symphonie
 
Cette Messe en ré suit de plus de dix ans une première messe, en ut, créée sous la direction de Beethoven lui-même en 1807. Elle la surpasse cependant, et de très loin, par la durée, l’ampleur de la forme, le jaillissement de l’inspiration. Et si la première étincelle de la Messe en ré fut le désir, éprouvé par Beethoven, d’accompagner la cérémonie d’intronisation de l’archiduc Rodolphe, devenu cardinal puis archevêque en 1820, ce désir ne fut pas exaucé, la partition étant alors largement inachevée. Selon le mot de Jean Chantavoine, la messe « n’atteignit pas son but : elle le dépassa ». Car Beethoven, libre de toute contingence, put alors donner à sa partition les dimensions qu’il souhaitait. Ce qui n’empêcha pas la messe d’être restée en partie inconnue à la mort de son auteur.
 
Esquissée en 1818-1819, achevée en 1823, la Missa solemnis fut à plusieurs reprises laissée de côté par Beethoven au profit d’autres compositions à terminer, et coûta beaucoup d’efforts au musicien : presque autant que Fidelio, mais pour un résultat qui n’exigea aucune refonte par la suite. Bien au contraire : Beethoven avait sans doute à l’esprit le modèle que représentait pour lui la Messe en si de Bach, mais à la conception morcelée du cantor (vingt-six numéros !) il voulait opposer une structure symphonique en cinq vastes mouvements, ce que Mozart n’avait pas tenu à faire dans sa propre Messe en ut mineur, sublime et inachevée, où les parties se divisent elles-mêmes en sections autonomes.
 
Une messe comme un drame
 
La première exécution intégrale, le 18 avril 1824, eut lieu à Saint-Pétersbourg à l’initiative du prince Galitzine, mais resta sans suite ; quant à Beethoven lui-même, il n’entendit, lors du concert du 7 mai 1824, à Vienne (si tant est qu’il ait pu encore entendre quelque chose à cette époque), que trois mouvements de sa messe, rebaptisés « Hymnes » afin de ne pas choquer la censure : celle-ci eût trouvé déplacé en effet de donner des extraits d’une messe sur une estrade de concert, quand bien même ce concert eût accueilli également la création de la Neuvième Symphonie, qui fit une impression profonde sur ceux que la musique de Beethoven touchait depuis toujours.
 
Comme l’écrit Warren Kirkendale : « Ce qui distingue la Missa solemnis de la vaste production contemporaine est son souci intense des idées. Le compositeur entreprit donc des études préparatoires étendues, allant de la traduction, conjugaison ou déclinaison de certains mots du texte avec l’aide d’un dictionnaire à l’étude du plain-chant, à l’examen d’œuvres sacrées dans la bibliothèque de l’archiduc Rodolphe et à la réflexion sur l’éthique musicale des anciens traités. Il est clair que, bien plus qu’on ne l’a imaginé jusqu’ici, le maître isolé dans sa surdité et retiré dans un monde d’images et de spéculation, s’est plongé dans la théologie et dans la liturgie. Il souhaitait de toute évidence prononcer le dernier mot sur le sujet. »
 
Une messe comme une parole
 
Beethoven souhaitait aussi montrer ce dont est capable un être humain hors du commun. Car la Missa solemnis, c’est aussi le dialogue entre l’homme et son créateur, ou plutôt entre le Créateur de toute chose et l’artiste-créateur. Humaniste, philanthrope et, qu’il le voulût ou non, héritier de l’Aufklärung, Beethoven lève le poing vers Dieu pour lui faire prendre conscience du malheur du monde, et en même temps lui montre ce dont il est capable, lui, l’esprit créateur dissimulé dans une enveloppe mortelle. « Beethoven n’est jamais l’homme du refus. Il n’est pas celui-qui-toujours-nie, il aime au contraire affirmer sa volonté, », disait le chef d’orchestre Kurt Masur. Qui ajoutait : « Dans la Missa solemnis, Beethoven discute d’égal à égal avec Dieu. Il s’adresse directement à lui, le met en cause, lui reproche les souffrances qu’il a endurées, mais lui dit : Dieu, je crois encore en toi ! » On connaît aussi l’indication portée par Beethoven sur son manuscrit : « Vom Herzen – Möge es wieder – zu Herzen gehen ! » (« Partie du cœur, puisse-t-elle revenir droit au cœur ! »).
 
C’est pourquoi, dans chacune des pages de sa messe, Beethoven fait un sort particulier au mot, au Verbe : « Pater omnipotens » est souligné de manière fulgurante, « sepultus est » évoque le tombeau, etc., le tout avec un souci de l’expression dramatique, certains diront visuelle ou picturale, qui tout à coup prend des couleurs ineffables avec l’« Et incarnatus » illuminé par la flûte « figurant le volettement du Saint-Esprit » (Jean-Jacques Normand). André Boucourechliev va plus loin en estimant que la parole « est la source essentielle, et inépuisable, de la matière première de la Missa solemnis, et c’est elle qui crée son unité organique. Sauf dans les étapes polyphoniques fermées, les fugues notamment, où se cristallisent des sujets, la notion de thème cède la place à un jaillissement continuel d’idées, engendrées et renouvelées par le sens du texte et sa structure rythmique propre. »
 
La Missa solemnis est un drame, celui de l’humanité qui ne cesse de chercher son Créateur et dont Beethoven est le surhomme : non pas le général ou le tyran, mais le surhomme déjà nietzschéen, celui qui transcende la dichotomie entre l’humain et le divin pour aller, artiste porté par la foi en son art, défier Dieu sur son propre terrain.
 
Christian Wasselin
 
 

Ecouter Missa solemnis

Concert de Noël, Beethoven

Concert de Noël, Beethoven | Maison de la Radio
Concert symphonique

Orchestre National de France

Andrés Orozco-Estrada direction
Matthias Goerne baryton
Fidelio, Matthias Goerne, la Cinquième : tout Beethoven ou presque en un concert.
Vendredi18décembre202019h00 HORS LES MURS Théâtre des Champs-Élysées

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