Beethoven, les empereurs, la musique

Vendredi 10 avril 2020
Beethoven, les empereurs, la musique  | Maison de la Radio
Beethoven, mais aussi Haydn, Johann et Richard Strauss ont célébré des empereurs : personnages ou dédicataires ?
Commençons par Beethoven : comment ce musicien né à Bonn, mais d’ascendance flamande, a-t-il été amené à composer deux cantates sur la mort puis l’avènement d’un souverain qui ne porte pas encore le titre d’empereur d’Autriche ?
 
2 novembre 1792 : Beethoven quitte pour toujours Bonn, au bord du Rhin, là où il est venu au monde vingt-deux ans plus tôt. Il part tenter sa chance à Vienne, sans savoir qu’il ne reverra plus jamais sa ville natale. Une vie nouvelle s’ouvre à lui, bien sûr, mais on aurait tort de penser que le jeune Ludwig est encore un musicien novice : en réalité, il a beaucoup composé. Rappelons ici les premières étapes de sa vie, qui permettront de glisser de la saison 2019-2020 des concerts de Radio France, qui célébrait essentiellement le jeune Beethoven, à la saison 2020-2021, qui culminera avec la Missa solemnis.
 
Notre musicien est le petit-fils de Ludwig van Beethoven dit l’Ancien, né à Malines (d’où le van flamand) et devenu rhénan en 1732, année où il choisit de s’installer à Bonn pour y pratiquer le chant et le commerce de vin. Ludwig l’Ancien est nommé en 1761 maître de la chapelle du prince-archevêque de Cologne, Clemens-August (qui meurt la même année), mais entre-temps un fils lui est né : Johann, en 1740. Le jeune homme apprend le chant, comme son père, devient sopraniste à la chapelle de la cour avant de se découvrir une voix de ténor. Il se met aussi au violon et au clavecin, et épouse en 1767 Maria Magdalena Keverich. C’est de leur union que naîtra en 1770 notre compositeur, l’aîné des trois garçons qui seuls survivront des sept maternités de Maria Magdalena. Ludwig sera baptisé le 17 octobre en l’église Sankt Remigius (Saint-Rémi).
 
Ludwig l’Ancien s’éteint en 1773, mais Johann a tendance à abuser de la bouteille. Aussi, quand il se rendra compte des dispositions de son fils pour le clavecin et le violon, il essayera d’en tirer parti. D’une certaine manière, il volera l’enfance de Ludwig, qui au fil des années deviendra celui qui fera vivre sa famille. Dès 1778, Johann van Beethoven imite Leopold Mozart et exhibe son fils à Cologne en diminuant son âge de deux ans. En 1781, Ludwig quitte définitivement l’école.
 
Décrire une jeune fille
 
Le prince-électeur Maximilian Friedrich est bien sûr informé des talents de l’enfant et met à son service quelques-uns des musiciens de la cour : le violoniste Franz Rovantini, Tobias Pfeiffer, qui emmène le père au cabaret puis, de retour à une heure avancée de la nuit, fait réveiller Ludwig et l’oblige à travailler jusqu’à l’aube, et Christian Gottlob Neefe, qui succède à Heinrich Gilles van den Eeden en 1782 au poste d’organiste de la cour. Neefe initie Ludwig à la littérature et l’engage à composer. L’année 1783, ainsi, voit naître ses premières partitions : le lied Schilderung eines Mädchens (« Description d’une jeune fille ») et un premier rondo (publiés anonymement), trois sonates pour clavier et les Neuf Variations sur une marche de Dressler (publiées sous son nom) : Dressler, pianiste renommé, les déclare injouables, mais le jeune compositeur donne la preuve du contraire devant Dressler lui-même. Neefe annonce que Ludwig « deviendra certainement un second Wolfgang Amadeus Mozart s’il continue comme il a commencé », et fait de lui son assistant au poste de claveciniste de la cour. Il lui permettra d’intégrer l’orchestre en tant qu’altiste en 1789.
 
1784 : Maximilian Friedrich meurt. Maximilian Franz de Habsbourg-Lorraine, jeune frère de Joseph II, lui succède. Et nomme Ludwig organiste adjoint de la cour. Adolescent, Ludwig fait illusion par sa tenue : civil, poudré, il passe pour un jeune musicien bien éduqué. C’est au fil du temps, surtout après 1815, que s’imposera le Beethoven de la légende : déboutonné, sanguin, hirsute, tour à tour furieux et rêveur.
 
Le comte Waldstein entre en scène
 
Surtout, c’est Ludwig qui continue de faire vivre sa famille. En 1789, il adressera une requête au prince-électeur afin de se faire adresser la moitié du traitement de son père et de démettre ce dernier de ses fonctions ; le prince donnera son accord mais le jeune homme, ébranlé par les supplications de Johann, n’effectuera pas la démarche qui aurait permis que la décision entre en vigueur.
 
Il continue bien sûr à composer (trois quatuors avec piano, un trio pour piano et vents...), toutes partitions qu’il ne retiendra pas dans son catalogue : elles figurent aujourd’hui munies d’un numéro précédé des trois lettres WoO (pour Werke ohne Opus, « œuvre sans opus »). C’est l’époque du concerto pour piano en mi bémol, oublié dans les cartons quand le musicien quittera Bonn définitivement. Cette partition, qu’on appelle communément Concerto n° 0, Beethoven la retranscrira de mémoire bien plus tard en se contentant d’écrire une seconde partie de piano, munie de quelques indications instrumentales, en guise d’accompagnement.
 
C’est l’époque aussi où une autre personnalité d’importance est touchée par le musicien : le comte Ferdinand von Waldstein, qui plus tard se verra dédier une célèbre sonate pour piano. Waldstein est le premier de ces nombreux aristocrates qui seront une bénédiction pour Beethoven tout au long de son existence. Il souffle au prince-électeur l’idée d’envoyer son nouveau protégé parfaire son éducation musicale à Vienne auprès de Mozart. Max Franz n’hésite pas, et Ludwig part pour la capitale autrichienne au printemps suivant afin de rencontrer Mozart.
 
Deux cantates plutôt qu’une
 
Mais à peine a-t-il le temps de faire la connaissance du grand homme, alors plongé dans la composition de Don Giovanni, et peut-être aussi celle de Gluck, qu’il reçoit des nouvelles alarmantes de Bonn : sa mère est au plus mal. Il faut rentrer en catastrophe : Maria Magdalena meurt le 17 juillet 1787. Comme l’écrit Edmond Buchet, « Mozart n’a pas prêté plus d’attention à Beethoven que celui-ci n’en prêtera plus tard au jeune Liszt. »
 
Les mois qui suivent paraissent vides, malgré la composition de la première version du futur Deuxième Concerto pour piano. Mais en 1790, coup sur coup, Beethoven donne deux cantates qui auraient pu n’être que des œuvres de circonstance mais en réalité transcendent largement le genre : une première sur la mort de Joseph II (qui s’est éteint le 20 février), une autre sur l’avènement de Leopold II (qui succède à son frère le 30 septembre). Ces deux souverains ne portent pas le titre d’empereur d’Autriche, même s’ils le sont de facto, mais les deux œuvres que leur consacrent Beethoven marquent une étape dans sa maturation de compositeur. Elles ne seront pas jouées – contrairement à son Ritterballet (« Ballet des chevaliers »), auquel il accorde pourtant beaucoup moins d’importance et dont Waldstein s’attribuera effrontément la paternité ! – mais il peut en parler au grand Joseph Haydn, en partance pour Londres, qui s’arrête à Bonn au moment des fêtes de Noël. Haydn qui, un peu plus tard, dédiera un Te Deum… à l’impératrice.
 
Ludwig trouve que son destin tarde à venir ; il est temps de s’affranchir, de voir plus loin, plus grand. Mais le temps va s’accélérer. À son retour de Londres, en juillet 1792, Haydn fait une nouvelle halte à Bonn. Le vénérable musicien, âgé de soixante ans, est considéré comme le plus grand compositeur vivant depuis la mort de Mozart, survenue le 5 décembre précédent. Les troupes françaises occupent plusieurs villes des bords du Rhin, Max Franz est dans l’obligation, un temps, de quitter sa capitale. C’est le moment de franchir le pas. Quand, le 2 novembre, muni d’une recommandation du comte Waldstein, Beethoven quitte Bonn pour rejoindre Haydn à Vienne, avec peut-être le dessein secret de le détrôner, il ignore que c’est pour toujours. C’est à Vienne, en 1809, qu’il composera son Cinquième Concerto pour piano, celui que la tradition appelle « L’Empereur », sans qu’on sache vraiment pourquoi, en tout cas sans que Beethoven l’ait voulu en aucune manière : Napoléon était en train de bombarder Vienne quand Beethoven composait son concerto. « L’Empereur » sera dédié à l’archiduc Rodolphe !
 
Empereurs et impératrices
 
Quand Beethoven arrive à Vienne, il reste dix-sept ans à vivre à Joseph Haydn. À la fin de sa vie, Haydn va consacrer beaucoup de son énergie à la musique sacrée. C’est de cette époque que date le Te Deum dédié à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Trente-cinq ans après un premier Te Deum, celui-ci est bien plus éclatant, et ses premières mesures ne sont pas sans rappeler l’« Alleluia » du Messie de Haendel. Composé en 1800 pour répondre à une commande de la cour de Vienne, ce Te Deum pour Marie-Thérèse est contemporain des grands oratorios La Création (1798) et Les Saisons (1801).
 
Et puisqu’il est question de l’impératrice, on se permettra un saut un peu cavalier dans le temps pour rejoindre Richard Strauss qui, en 1910, avec son librettiste Hugo von Hofmannsthal, situe l’intrigue du Chevalier à la rose dans la Vienne de Marie-Thérèse, précisément (ils mettront plus tard en scène dans La Femme sans ombre un Empereur et une Impératrice, mais de pure fantaisie). Marie-Thérèse avait le titre d’archiduchesse mais on la désignait familièrement sous le titre d’impératrice. Il fallut attendre 1804 en effet pour qu’officiellement l’empire d’Autriche voie le jour. Cet ensemble composite, avec Vienne pour capitale, deviendra en 1867, sous le règne de François-Joseph, l’empire d’Autriche-Hongrie. Ce sera la grande époque de Johann Strauss père (né la même année que l’empire et mort en 1849) et de Johann Strauss fils (1825-1899), compositeurs viennois sans rapport familial, il faut le rappeler, avec Richard Strauss (né à Munich en 1864).
 
L’empire ne survivra pas à la Première Guerre mondiale. Et c’est dans les années 1920 que Schoenberg transcrira pour petit ensemble plusieurs valses de Johann Strauss fils dont La Valse de l’empereur (Kaizer Walzer), arrangée pour flûte, clarinette, piano et quatuor à cordes. Mais c’est là une tout autre histoire.
 
Christian Wasselin

 

Ecouter les hommages aux Empereurs

Beethoven, L’Empereur | Maison de la Radio

Beethoven, L’Empereur

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction / Haochen Zhang piano
Le Cinquième Concerto pour piano de Beethoven est sans doute le plus éclatant de tous.
Mercredi07octobre202020h00 Maison de la radio - Auditorium
Haydn, Te Deum | Maison de la Radio

Haydn, Te Deum

Concert symphonique

Chœur de Radio France
Orchestre National de France

Václav Luks direction / Marita Sølberg soprano
En 1790, coup sur coup, Beethoven donne deux cantates qui auraient pu n’être que des œuvres de circonstance mais en réalité transcendent largement le genre.
Jeudi08octobre202020h00 Maison de la radio - Auditorium
Brahms Symphonie, n°1 Myung-Whun Chung | Maison de la Radio

Brahms Symphonie, n°1 Myung-Whun Chung

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Myung-Whun Chung direction / Kian Soltani violoncelle
L’arrangement réalisé par Schoenberg de la Valse de l’empereur était autrefois l’indicatif d’une émission de France Musique.
Mardi23mars202120h00 Maison de la radio - Auditorium
Brahms Symphonie, n°1 Myung-Whun Chung : hors les murs | Maison de la Radio

Brahms Symphonie, n°1 Myung-Whun Chung : hors les murs

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Myung-Whun Chung direction / Kian Soltani violoncelle
Festival Rostropovitch à Moscou
Samedi27mars202120h00 HORS LES MURS Moscou

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