Brahms, un progressiste

Mercredi 5 septembre 2018
Brahms, un progressiste | Maison de la Radio
Il est difficile d'affirmer qu'il y a un progrès en art, mais Schoenberg, en 1947, consacrait à Brahms un long article intitulé, tout simplement « Schoenberg, le progressiste », et repris par la suite dans le volume le style et l'idée. En voici le début et la fin.
Je me propose dans cet essai de montrer que Brahms, le classique, l’académique, fut en réalité un grand découvreur au royaume de la langue musicale, un grand progressiste.

Cette opinion va heurter les wagnériens inconditionnels de la vieille garde ou même simplement ceux qui sont wagnériens inconditionnels de naissance. Il y avait encore des wagnériens inconditionnels à toute épreuve dans ma propre génération et même dix ans plus tard. Pionniers du progrès de la musique d’un côté, gardiens du Saint-Graal de l’art de l’autre, ils se considéraient comme pleinement qualifiés pour mépriser le côté classique et académique de Brahms.

Gustav Mahler et Richard Strauss furent les premiers à remettre de l’ordre dans ces idées. Tous deux avaient une vaste culture, tant traditionnelle que progressiste ; ils étaient familiarisés avec la vision philosophique du monde (Weltanschauung) de Brahms comme de Wagner. Leur exemple nous permit de nous rendre compte qu’il n’y avait pas moins d’esprit d’organisation, voire de pédanterie, chez Wagner qu’il n’y avait de courage, voire de fantaisie inattendue, chez Brahms (...). Le domaine où Brahms s’est imposé comme compositeur de mélodies, de musique de chambre et de symphonies peut être qualifié d’épique-lyrique. Sa liberté d’expression eût moins surpris chez un compositeur de musique de scène. Sous son influence, la langue musicale eût tôt fait de marquer un nouveau progrès, les idées se présentant d’une façon plus souple quoique toujours bien équilibrée. Mais – et c’est curieux à dire – son mérite se révélera encore plus évident lorsqu’une plus grande partie de ses trouvailles s’intégrera à la musique de scène. Un compositeur n’aura plus besoin d’user de ces expédients qui ont déparé tant de belles œuvres, et pas seulement les grands opéras pré-wagnériens. Trop souvent, la contribution du comédien-chanteur n’est plus qu’un élément du drame, car l’orchestre, qui se bornait jadis à l’accompagnement, y a pris une place prépondérante. Cet orchestre ne fait pas qu’illustrer l’ambiance, le caractère et l’action ; il détermine aussi le tempo et, en fonction de ses propres exigences, grossit ou minimise tout ce qui se passe sur scène. Et pour bien voir les conséquences de cette prédominance accordée à l’orchestre, il suffit de se rappeler l’obligation qu’avaient les opéras pré-wagnériens de fréquemment répéter leur texte. Ces répétitions avaient pour objet de suivre la boursouflure de la forme imposée par l’orchestre. Il y a aussi de ces endroits où la mélodie ne s’accorde pas avec le texte, par exemple quand le chanteur s’attarde sur un accord de dominante alors que l’orchestre continue de construire les structures formelles et thématiques dont il est chargé. Ce sont les passages où, dans les œuvres les plus récentes, l’orchestre joue le rôle d’un ensemble symphonique ; il se préoccupe alors bien peu des désirs du chanteur ; on relève même des cas (et c’est, paraît-il, le fin du fin de l’avant-garde) où l’orchestre se désintéresse complètement de ce qui se dit et se chante sur la scène et pousse même quelquefois sa désinvolture jusqu’à la contradiction.

Mais, s’il adopte les contributions apportées par Brahms à l’écriture d’une langue musicale libérée, le compositeur d’opéra pourra surmonter les difficultés issues de la métrique de son livret ; il pourra mettre en musique ses mélodies et autres éléments formels sans être bridé par la versification, l’accentuation ou l’impossibilité de se répéter. Aucune redondance ne lui sera imposée pour de simples raisons de forme et les changements d’ambiance ou de caractère ne mettront pas en danger la structure générale de son oeuvre. De son côté, le chanteur sait qu’il pourra chanter et qu’il sera entendu ; il ne sera plus contraint de déclamer sur une note tenue et bénéficiera de lignes mélodiques intéressantes ; en bref, il ne sera plus celui qui prononce des mots pour que l’action reste intelligible, mais bien l’instrument chantant du drame musical.

Il me semble, si je ne prends pas mes désirs pour des réalités, qu’un progrès a déjà commencé de se manifester dans ce sens, un progrès vers cette libération totale du langage musical dont Brahms le progressiste a été l’initiateur.

Arnold Schoenberg
(traduit de l’anglais par Christiane de Lisle, © Éd. Buchet-Chastel.)

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