Chostakovitch : un témoignage éclaté (suite)

Jeudi 23 avril 2015
Chostakovitch : un témoignage éclaté (suite) | Maison de la Radio
La Huitième Symphonie de Chostakovitch, au programme du concert donné le 21 mai par l’Orchestre National de France, est l’occasion de revenir sur la personnalité de l’un des musiciens les plus tourmentés du XXe siècle.

CHOSTAKOVITCH, musicien obsessionnel ? Oui, à en juger par la fréquence de la programmation de ses œuvres dans les concerts de Radio France. Et comme chacun cultive « son Chosta » en son for intérieur, voici un essai subjectif, « éclaté », de témoignage.
 
« Peut-être mon expérience évitera aux jeunes les terribles déceptions par lesquelles j’ai dû passer, et qu’elle leur permettra de faire leur chemin dans la vie en étant mieux armés que je ne l’ai été. Et peut-être que cela leur épargnera dans l’existence cette amertume qui a rendu ma vie si grise » : ces dernières lignes de Témoignage - Les mémoires de Dimitri Chostakovitch (parfaitement authentiques, c’est désormais certain) expliquent l’énergie paradoxale que la musique de « Chosta » nous offre : le désespoir fait œuvre nous fortifie. L’amertume de Chosta nous enseigne autant que les Syllogismes du même nom réunis par Cioran : « Né avec une âme habituelle, j’en ai demandé une autre à la musique : ce fut le début de malheurs inespérés... ».
 
Néanmoins [adverbe athée à prendre ici au pied de la lettre], Dimitri Chostakovich vécut une situation opposée à celle de Cioran et de la nôtre : né avec une âme exceptionnelle, il fut affligé des innombrables malheurs de la condition de citoyen soviétique... En matière d’angoisse, la musique n’avait rien à lui apporter de plus. Composée au milieu de la tragédie historique et de la paranoïa ordinaire, la musique de Chosta représente plutôt un effort de «retour à la normale» – tension opiniâtre de l’esprit en désir de paix et en quête d’humanité.
 
Pour s’abstraire du malheur, quand il ne composait pas de musique, Chosta allait voir un match de football. Le compositeur de L’Age d’or était un fervent supporteur de l’équipe de Léningrad. Au moins, pendant la durée de deux mi-temps, Chosta avait une bonne raison de ne pas être chez lui à répondre au téléphone, donc à craindre un appel de Staline... Quel soulagement de contempler la bienheureuse imbécillité du sport pendant deux heures, au milieu d’une foule pourtant redoutée ! (Cf. la bêtise collective des chœurs dans Le Nez et Lady Macbeth de Mzensk.)
 
 
Chosta et son portable
 
Aujourd’hui, Chosta ne pourrait même plus fuir Big Brother le temps d’un match : le Parti lui offrirait un téléphone portable. Dont la sonnerie le ferait sursauter pendant le penalty décisif. Ou au milieu d’un concert.
 
Les « malheurs inespérés » que réclame Cioran à la musique, s’ils nous sont offerts par la musique de Chostakovitch, nous font aussi entrevoir à quel point notre écoute extérieure, occidentale, pouvait sembler étrangère à la haute solitude du compositeur de l’Est. « C’est lorsque je me rends à l’étranger qu’on me pose le plus de questions stupides. C’est une des raisons pour lesquelles je n’aime pas voyager. Peut-être même la raison essentielle. (...) Le journaliste occidental type est un homme inculte, insolent et profondément cynique. »
 
Toutefois, Chosta ne nous a jamais interdit de trouver dans sa musique-sans-paroles les réponses aux questions qui mettaient sa vie en danger : « En fin de compte, tout est dit dans ma musique. Elle n’a pas besoin de commentaires historiques ni hystériques. »
 
La compassion que nous ressentons souvent pour « l’homme Chosta » en écoutant sa musique ne doit donc pas nous faire croire à une quelconque communauté idéologique avec un «compositeur rebelle» qui aurait mené le double-jeu du Grand Dissident Spirituel sous la casquette du compositeur officiel prodigue en discours creux... En vrai schizophrène (mais génial), le bonhomme Chosta s’est perdu dans le néant qui sépare les deux identités. Car s’il craignait les monstres stalino-jdanoviens et s’il méprisait le petit chef grotesque (Khrennikov) qui interprétait leurs ordres pour opprimer les musiciens, Dimitri Chostakovitch était volontiers ironique avec les « grands inspirés » de la dissidence : Soljenitsyne ? Un nouveau saint russe, un encombrant « phare de l’humanité » ! Sakharov ? L’inventeur de la bombe à hydrogène est mal placé pour donner des leçons de morale. Tarkovski ? Cet homme de foi n’hésite pas à torturer des animaux pour réussir un film, etc.
 
Le costume noir et l’adolescent myope
 
Engoncé dans le costume noir des cadres du régime, avec son visage d’éternel adolescent myope, Chosta n’était peut-être qu’un homme sans qualités, donc incapable de garder la pose arrogante d’une personnalité d’exception : quand il définit la Cinquième Symphonie comme la « Formation d’une personnalité à travers les épreuves », Chosta ne se reconnaît plus que dans la négativité de lui-même, dans l’abjuration de ses jeunes audaces.
 
Le mélomane occidental selon Chosta : « Hier il n’avait pas encore entendu parler de moi, et demain, il oubliera mon nom. » Il est vrai qu’au moment de sa mort, en 1975, la plupart des « mélomanes avertis » français considéraient la musique de Chostakovitch comme un monument pompier stalinien, d’autant plus que le prestige intellectuel de la musique contemporaine post-sérielle était alors à son comble... Dans l’histoire de la musique selon Boulez, Chosta n’existe pas.
 
Quand, vers 1980, après la publication de Témoignage, Patrick Szersnowicz titra un article du Monde de la Musique : « Chostakovitch, le Beethoven du XXe siècle », on crut à une provocation. Moi-même, je ne me doutais pas que dix-sept ans plus tard, je prendrais au sérieux une telle affirmation, analogie devenue admise, banale, à l’aune des quatuors et des concertos. Je me souviens qu’avant 1980, il était admis de se moquer du compositeur officiel et pompier Chostakovitch. Pour une poignée de roubles, j’avais acheté chez Melodya - Chant-du-Monde le chef d’œuvre – disait-on – du Prix Staline : le Chant des forêts. Quelle tartine d’optimisme révolutionnaire et de bons sentiments ! Un de mes copains communistes (garçon particulièrement sensible) pleurait d’émotion quand je lui passais « Habillons la patrie de forêts » ; cela m’amusait beaucoup.
 
A l’époque, le Chant des forêts était la seule œuvre de Chosta continuellement disponible sur le marché du disque français. Aujourd’hui, c’est la plus difficile à trouver. Et c’est moi que Chosta fait pleurer.
 
Juste retour des choses.
 
 
Chosta et le catéchisme
 
Comme son cousin en polonitude et en insolence théâtrale Witold Gombrowicz, Dimitri Chostakovitch dénonce le catéchisme du langage pour « échapper à la forme ». La bégayante bouffonnerie des discours politiques d’Opérette de Gombrowicz renvoie aux déclarations officielles de notre Prix Staline préféré ! Réciproquement, le compositeur du Nez et de la Cantate satirique aurait pu mettre en musique le procès en dissolution du langage instruit par l’écrivain polonais.
 
Car même en musique, Chosta devint le plus grand martyr moderne de la Forme après l’interdiction de Lady Macbeth de Mzensk et l’escamotage de la Quatrième Symphonie. Rappelons le sous-titre de la Cinquième Symphonie : « Réponse pratique d’un artiste soviétique à des critiques justifiées ». Masochisme ? Art de survivre en régime stalinien, plutôt. Au-delà des mots et du mal, monument tragique, la Dixième Symphonie dresse le portrait de Staline à travers la bêtise et la vulgarité d’une « trop grande forme ».
 
Mais du vacarme au silence, les Quatuors, entre lyrisme et concision, pleurent des larmes sèches. Pour épuiser la grande forme symphonique (d’après l’exemple de Mahler), le compositeur pousse sa boursouflure et son pompiérisme aux limites extrêmes du supportable ; enfin, l’énigmatique Quinzième Symphonie joue avec les citations culturelles et le silence. En parallèle, pour délivrer (après Webern et malgré lui) la méditation du quatuor des contraintes formelles d’un genre hautement élaboré depuis si longtemps, Chostakovitch redéfinit l’économie de son discours à quatre voix, entre déclamation et extinction. Et le Quinzième Quatuor culmine dans une «Marche funèbre» sans fin, répétitive, hallucinante...
 
Y’a d’ la joie chez Chosta ?! Seul l’esprit d’enfance donne quelque réalité à sa bonne humeur, comme au début de la Neuvième Symphonie, badinage léger en cinglante contradiction avec le monument beethovénien commandé par Staline à la gloire de la victoire de 1945. Grimace infantile à la tronche du régime, refus piaffant de la Forme – toujours comme chez Gombrowicz.
 
Chez le vieil enfant Chosta, même la gaieté est ironique. Ses orchestrations font grincer les fameuses « musiques de jazz » aux entournures... Et réduit à une formule officielle, l’espoir est amer comme le final grandiose d’une « Symphonie Octobre ». Désespérer secrètement de l’avenir radieux du communisme n’oblige pas l’esprit, en charge de conscience malheureuse, à se réfugier dans la religion, ni même dans un vague mysticisme slave... Effrayé par toute forme d’hystérie pieuse, énergie primitive de la manipulation des masses, Chosta offre l’exemple rare d’un esprit qui ne s’est jamais abandonné au vertige de l’irrationnel au prétexte de l’échec historique de la Raison. Ce champion de la désillusion spirituelle chante le fracas de la ruine des concepts et le sourd murmure de notre intime présence au monde... Entre deux discours – écrits par quelqu’un d’autre - déclamés aux tribunes officielles de l’URSS, hanté par l’abstraction de la mort collective comme par la palpitation de toute souffrance individuelle, qu’il construise la Treizième Symphonie « Babi Yar » à la mémoire des victimes juives des nazis, qu’il écrive le Huitième Quatuor pour les victimes allemandes du bombardement de Dresde comme un air lyriquement mélancolique pour la jeune femme perdue dans Lady Macbeth de Mzensk, Chosta l’aphasique fit toujours acte de bonté.
 
Christophe Deshoulières
 
Le concert du 21 mai sera diffusé en direct sur France Musique et sur les chaînes de l’UER.

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