Composer à l’ombre de Bouddha

Lundi 2 mars 2020
Composer à l’ombre de Bouddha  | Maison de la Radio
La création française de Buddha Passion de Tan Dun, le 23 avril, est l’occasion de nous pencher sur les musiques inspirées par le grand et le petit véhicule.
Se purger de ses passions ou s’en libérer : une vision du monde occidentale dans le premier cas ; orientale – et plus précisément bouddhiste – dans le second. Préoccupés par la catharsis dont parlait Aristote, les compositeurs européens conçurent longtemps la musique comme un moyen d’exprimer des sentiments qu’il fallait certes contrôler, mais non pas anéantir. Wagner serait-il le premier à entrevoir dans le bouddhisme une réponse à sa quête métaphysique ? Il découvrit cette philosophie/religion d’origine indienne en lisant Le Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer, puis l’Introduction à l’histoire du buddhisme [sic.] indien d’Eugène Burnouf. L’apologie du renoncement, qui seul permet de se délivrer de la douleur et des illusions, modela les personnages de Tristan, Wotan et Parsifal. Elle motiva aussi le livret de Die Sieger (« Les Vainqueurs »), esquissé en 1856, dont le héros est le disciple préféré de Bouddha. Mais ce projet ne se concrétisa pas.

Chez Debussy, l’idée d’un Siddartha, « drame bouddhique » sur un livret de Victor Segalen, connut le même destin. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les quelques allusions à Bouddha furent inspirées par le goût de l’exotisme, comme dans Bénarès, troisième des Quatre Poèmes hindous de Maurice Delage (1913) qui évoque la naissance de Bouddha. À la différence de Wagner, dont le langage reste enraciné dans le postromantisme germanique, le compositeur français invente des couleurs stylisant l’Orient, mais traite son sujet comme la vision merveilleuse d’un conte de fée.
Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que des artistes occidentaux cherchent dans l’exemple de l’« Éveillé » le remède aux maux de la civilisation moderne. Quelques compositeurs, tels John Cage, Philip Glass ou encore Peter Lieberson, s’initient au bouddhisme auprès de maîtres spirituels. Si certains vont jusqu’à se convertir, comme Eliane Radigue et Jonathan Harvey, l’intérêt pour le bouddhisme relève parfois du syncrétisme. Une attitude que l’on remarque notamment chez Stockhausen et Philip Glass, lequel a étudié et pratiqué le hatha-yoga, le qi gong et le tai-chi taoïstes, la tradition mexicaine toltèque, le bouddhisme mahayana. Le compositeur américain souligne que « toutes [ces traditions] reposent sur la croyance en l’autre monde, normalement invisible, et sur le principe qu’il peut devenir visible. Si leurs approches et leurs pratiques diffèrent, ce sont des traditions apparentées en ce qu’elles témoignent d’une finalité commune. »

L’expérience du bouddhisme conduit les compositeurs à infléchir plus ou moins leur langage et leur esthétique, sans qu’il soit toujours possible de déterminer la part de cette influence sur leur musique. Ses répercussions sont toutefois profondes chez des artistes comme Cage, Harvey (en particulier dans des œuvres comme Advaya, One Evening ou l’opéra Wagner Dream, inspiré du livret de Wagner pour Die Sieger), ou encore Jean-Claude Eloy, qui fait appel à des moines bouddhistes dans À l’approche du feu méditant (1983) et Anâhata (1986), « Vibration primordiale » (sous-titre de l’œuvre) qui dure presque quatre heures.

Quid des compositeurs asiatiques, chinois en particulier ? Nul n’est prophète en son pays, serait-on tenté de répondre. Bien que la situation ait évolué depuis la révolution culturelle – période pendant laquelle il valait mieux ignorer Bouddha –, la pensée de Siddhârta reste perçue comme une dissidence potentielle. Dès lors, elle se mêle à d’autres références qui diluent son pouvoir subversif. Dans son Poème lyrique II (1991), Qigang Chen (né en 1951 et devenu citoyen français) met ainsi en musique un texte de Su Shi, lettré et homme politique du XIe siècle qui réalisa une synthèse du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme. Chez Wang Lu (née en 1982), les emprunts aux rituels insérés dans Past Beyond (2012) possèdent des « vertus thérapeutiques et spirituelles ». Après avoir composé Nirvana pour l’Orchestre National de France (2001), Shuya Xu (né en 1961) s’associe à l’écrivain Gao Xingjian pour La Neige en août (2002), « épopée lyrique » sur la vie d’un maître du bouddhisme zen, créée à Taipei. Quant à Tan Dun (né en 1957, naturalisé américain), il privilégie le grand spectacle avec Zen Shaolin (2006) et Water Heavens (2011) – qui intègrent des chants bouddhistes –, puis Buddha Passion (2018).

Mais c’est peut-être dans nos frontières que Bouddha accède au rang de superstar. Après Siddharta aux Folies Bergère en 2015, sur une musique de Fabio Codega et Isabella Biffi, l’opéra-rock de David Clément-Bayard, portant le même titre, a été créé au Palais des Sports de Paris en novembre 2019. Héros de l’ère numérique, voilà l’Éveillé illuminé par les lasers !
 
Hélène Cao
 

Ecouter Buddha Passion

Buddha Passion, Tan Dun - Annulé

Buddha Passion, Tan Dun - Annulé | Maison de la Radio
Concert symphonique

Chœur de Radio France
Orchestre Philharmonique de Radio France

Tan Dun direction
Une statue intitulée Nirvana se révèle peu à peu : elle représente Bouddha endormi. Au son de la musique, Bouddha se réveille et prend vie. Tel...
Jeudi23avril202020h00 Maison de la radio - Auditorium

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