Dusapin, le temps, le violon

Jeudi 8 janvier 2015
Dusapin, le temps, le violon | Maison de la Radio
Il y a quinze ans, Pascal Dusapin était l’invité du festival Présences, dont la 25e édition sera inaugurée le 6 février prochain. Nous republions ici quelques extraits (intemporels !) d’un entretien qu’il nous avait alors accordé, alors qu'il célèbre en 2015 son soixantième anniversaire. A lire et à méditer avant d’aller assister à la création de son concerto pour violon Aufgang, le 26 janvier prochain, par Renaud Capuçon et l’Orchestre Philharmonique de Radio France.

Pascal Dusapin, comment êtes-vous né à la musique ?
— Il ne s’agissait pas pour moi d’aller à la musique mais vers l’état dans lequel je me sentais le mieux, l’univers des sons. Cela ne passait pas par l’amour d’un instrument ou par la culture musicale, car j’étais assez inculte dans ma petite enfance. Cet attrait s’exprimait de différentes façons. L’amour des sons de la nature, que je recherchais beaucoup, l’amour des sons soufflés. Je crois que mon premier choc réellement musical a été l’accordéon. Je me souviens que mon oncle et parrain, qui était poliomyélitique et venait d’un milieu très populaire au point qu’il ne savait ni lire ni écrire, venait à la maison où il jouait de son accordéon. J’ai hérité de son instrument, qui est là. Il jouait de l’accordéon et de l’harmonica, animait des bals en Alsace, jouant tout d’oreille et de mémoire. J’entends encore cet alliage du vent et de sa façon de pétrir, de malaxer le son. C’était cela la musique, pour moi, même si ce qu’il jouait était de la musique populaire. Pour toutes ces raisons j’aime toujours l’accordéon et la musique populaire. Puis il y eut la clarinette (bien que je n’en aie jamais joué), ce qui explique peut-être pourquoi j’ai beaucoup écrit pour cet instrument. Pourquoi l’accordéon et la clarinette ? Parce que ce sont des instruments qui ont un rapport étroit avec le souffle. Cela m’a conduit au piano. J’avais le désir de faire de la musique, cela me mettait en transe. N’importe quelle musique. Il m’était néanmoins difficile d’en écouter. Je n’allais jamais au concert, mais dès que j’entendais des sons qui sonnaient, j’entrais dans un état de jouissance physique très sensuelle. Cela devenait quasi amniotique, tant la musique me recouvrait complètement. C’est l’état fondamental. Après, ce qui était de l’organiser... A sept ans, j’ai commencé à jouer du piano, mais j’étais nul, et cela m’ennuyait. Puis j’ai découvert l’orgue. Cet instrument provoqua en moi une exaltation hystérique. J’y retrouvais en effet cette espèce d’élément naturel qu’était le vent, le souffle. Je retrouve chez moi, enfant, à la fois un attrait irrépressible pour la musique et une grande ignorance. J’ai évidemment voulu devenir interprète, mais je n’ai pas pu, pour des tas de raisons. D’abord, je n’étais pas très doué, plutôt moyen, et puis c’était un grand hiatus chez mes professeurs, qui étaient des assassins. Autour de moi, les gens se rendaient compte que j’aimais la musique mais que je n’étais pas naturellement doué. Ils se disaient : « Il est curieux, Pascal, il aime la musique à la folie mais, c’est dommage, il va beaucoup souffrir parce qu’il ne pourra jamais en faire ».
 
Cela se passait-il à Paris ?
— En Lorraine, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de treize ans. Je ne suis arrivé à Paris qu’en 1968 ou 1969. J’ai découvert l’orgue à la faveur d’une punition à l’internat du collège Fabert de Metz. Mon frère et moi étions des rares pensionnaires exemptés d’éducation religieuse, sur deux mille élèves. Nous nous retrouvions le samedi matin, de onze heures à douze heures, à l’étude, avec une vingtaine de camarades de toutes confessions, pendant que tous les autres étaient au catéchisme. J’ai été «collé» un dimanche matin et il m’a fallu assister à la messe. J’avais honte d’être isolé, car, comme tous les enfants, je voulais être comme les autres. Je me suis retrouvé dans la chapelle du collège sans savoir comment me comporter durant l’office. Le cérémonial était beau, et j’ai entendu ce truc derrière... Ce fut vraiment... Quand j’y pense, j’ai encore la chair de poule... Ce fut une révolution, presque au sens chimique... Tout s’est transformé en moi, mes neurones se sont mis à copuler différemment, un véritable bouleversement moléculaire ! J’ai aimé l’orgue de façon extatique. Mais, ayant presque honte, tant j’étais ignorant, je m’y suis tout d’abord intéressé par le biais de son équivalent populaire, l’orgue électrique.
 
N’avez-vous jamais songé à remplacer l’orgue par l’accordéon ?
— Je n’ai pas fait l’association à l’époque. Accordéon, clarinette, orgue, je l’ai compris rétrospectivement. J’avais réussi à soudoyer l’aumônier du collège Fabert pour qu’il me permette de jouer sur l’instrument de la chapelle. Plus tard, quand je suis arrivé à Paris, mon père m’a inscrit dans une classe d’orgue où je me suis distingué par ma médiocrité. Considérant mes performances, je me demande bien comment mes parents pouvaient croire en moi. C’était impossible ! C’est pourquoi je ne parle pas de cette période... J’ai mis beaucoup de temps à devenir musicien.
 
Vous laissez aussi entendre que vous êtes autodidacte…
— Je ne le dis jamais, on le dit pour moi. Bien que ce soit finalement vrai, je ne le dis pas, parce que – même si cela n’a plus d’importance maintenant –, dans ce milieu très hiérarchisé, on est constamment obligé de se définir par rapport à sa propre biographie. On ne demande jamais à un écrivain quelles études il a faites.
 
Vous portez un réel intérêt aux instrumentistes. Travaillez-vous souvent en pensant à vos interprètes ?
— Cela m’arrive souvent, oui. Mon parcours est accompagné de gens que je respecte, que j’aime, des musiciens comme Armand Angster, Sonia Wieder-Atherton, Alain Planès, etc. Pour la clarinette, par exemple, toutes les petites pièces que j’ai écrites découlent d’une réflexion très fournie. Mon concerto pour violoncelle, Celo, est le résultat d’une longue histoire d’une quinzaine d’années avec sa dédicataire, Sonia Wieder-Atherton. Toutes ces pages résultent d’une très longue gestation. Ce n’est pas comme si un musicien de grande notoriété internationale me demandait soudain de lui écrire quelque pièce. Ce serait l’aspect social, alors que je privilégie la musique intime, secrète, profondément enracinée en moi. Mes relations avec les interprètes m’ont beaucoup appris. J’aime les voir faire, discuter, passer de longs moments avec eux. Mais quand j’écris pour eux, je n’y pense plus.
 
Lorsque vous écrivez une œuvre nouvelle, travaillez-vous en fonction des capacités de vos interprètes ?
— Les bons interprètes disent tout de suite : « Ne t’occupe pas de ça, c’est de la cuisine. Si c’est vraiment impossible, on trouvera une solution pour que tu corriges ». Et cela marche toujours. Je n’aime pas quand la musique est pénible à jouer. Je pense de plus en plus à l’élocution, au phrasé, au caractère spécifique de la musique. Je n’écris pas contre les instrumentistes, mais contre moi. Je sais que d’autres compositeurs peuvent avoir un point de vue différent, et ils ont raison parce que cela justifie leur travail, et si leur travail est bon, ce n’est pas la peine de discuter. Je sais que moi, depuis ma petite fenêtre, ce qui m’intéresse c’est une espèce de conjonction entre la musique et l’âme de la personne, ce qui n’est pas toujours très bien vu par les aficionados de la musique. J’aime les musiciens, le geste instrumental. C’est pour cela que j’aime de plus en plus la musique.
 
Vous aimez citer cette phrase de Borges : « J’écris pour moi, pour quelques amis, pour adoucir le cours du temps ». La musique doit-elle adoucir la vie ou au contraire faire entrer l’être humain plus profond en lui-même, le faire réfléchir, lui élever l’âme ?
— J’ai un point de vue assez sinistre sur la question : on naît pour mourir. L’homme vient donc au monde et, en gros, il est là pour passer le temps en attendant la mort. La question est de mourir correctement et d’utiliser le temps qui nous est imparti pour que notre vie et notre rapport avec les autres soient dignes. C’est pourquoi je remercie tous les matins le Grand Mamamouchi de m’avoir fait musicien. Encore aujourd’hui, à quarante-trois ans, je suis étonné. Il s’agit donc pour moi d’occuper le temps. On apprend, on s’enfile des inepties pendant vingt ans, puis on entre dans la vie active avec un petit parachute et on essaie de tenir debout vaille que vaille. Il y a des gens qui ont la chance d’être animés par un amour très profond de ce qu’ils font, j’estime avoir ce privilège inouï. Donc de quoi s’agit-il d’autre pour moi que d’adoucir le cours du temps ?
 
Et pour l’auditeur, la musique est-elle là « pour adoucir le cours du temps » ?
— La musique est un cas particulier de l’intelligence. Je suis quelqu’un d’extrêmement spéculatif, j’aime les synapses, je n’ai pas le corps rabougri d’un type qui ne s’en occupe pas, mais toute mon activité étant cérébrale, j’ai mis mon corps en rapport avec mon cerveau. Je veux que mon corps tienne debout le plus longtemps possible, donc je m’en préoccupe ; mais le grand moteur de ma vie, comme je l’ai compris avec mes enfants, c’est l’esprit, l’intelligence.
 
Propos recueillis par Bruno Serrou

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