Esquisses d’Europe centrale

Mercredi 17 juin 2020
Esquisses d’Europe centrale | Maison de la Radio

François-Xavier Roth aime Bartok, Martinů et quelques autres. L’occasion d’aller à la rencontre de quatre écrivains de la Mittel Europa, et de leur demander comment ils écoutent la musique et ce qu’elle leur inspire.
 
Une esquisse de Peter Altenberg
 
Peter Altenberg (1859-1919) a croqué la vie quotidienne à Vienne (il a aussi inspiré à Berg ses Altenberg Lieder). Il évoque ici le temps où l’on se déplaçait dans un cabinet d’écoute, comme on dit cabinet de lecture, situé dans la boutique d’un horloger afin d’entendre la musique de Schubert s’échapper d’un phonographe.
 
« (Société anonyme Deutsche Grammophon)
C 2-42 531. La Truite de Schubert.
Filet d’eau de montagne, transposé en musique, clair comme le cristal, murmurant entre roches et sapins. La truite, ravissant carnassier, gris clair, moucheté de rouge, guettant sa proie, marquant l’arrêt, dérivant, filant d’aval et d’amont, disparaissant. Grâce dans la soif meurtrière.
L’accompagnement au piano est une jolie, légère et monotone cascatelle d’eaux de montagne, profondes et vert sombre. La vie réelle n’est plus présente. On ressent le conte de la nature !
À Gmunden, je savais que chaque jour, l’après-midi, dans la boutique de l’horloger, une dame demandait à écouter deux ou trois fois le disque de phonographe C 2-42 531. Elle était assise sur un tabouret, je me tenais tout près de l’appareil.
Nous ne nous parlâmes jamais.
Plus tard, elle attendit toujours, pour son concert, que je fusse là.
Un jour elle paya trois fois pour ce morceau, et voulut ensuite s’en aller. Je payai alors une quatrième fois. Elle s’arrêta à la porte, écouta la musique jusqu’à la fin.
Disque de phonographe C 2-42 531, Schubert, La Truite.
Un jour, elle n’est plus venue.
Comme un cadeau d’elle, m’est resté le chant.
L’automne vint et de rares feuilles jaunes parsemèrent l’esplanade.
Alors on rangea aussi le phonographe, dans la boutique de l’horloger, parce que ce n’était plus rentable. »
 
Peter Altenberg, Nouvelles esquisses viennoises, trad. de Miguel Couffon, Actes sud.
 
 
Un extrait du Journal de Kafka
 
Franz Kafka assiste à un concert dans la salle du Rudolfinum de Prague, le 13 décembre 1911. Il regarde plus qu’il écoute, et éprouve un étrange sentiment d’enfermement et d’incrédulité.
 
« Concert Brahms à la Société chorale. Mon faible rapport à la musique tient au fait que je ne peux la ressentir de façon continue, elle ne produit un effet en moi que de temps en temps et il est rare qu’il soit musical. La musique écoutée élève naturellement un mur tout autour de moi, et la seule influence musicale que je subis durablement est la suivante : ainsi enfermé, je ne suis pas le même qu’en liberté. – Un tel respect du public pour la musique n’existe pas pour la littérature. Les jeunes filles qui chantent. Beaucoup ne tenaient leur bouche ouverte qu’à cause de la mélodie. Une fille au corps lourd avait la gorge et la tête qui flottaient dans l’air sous l’effet du chant. – Trois ecclésiastiques dans une loge. Celui du milieu avec une petite calotte rouge écoute avec calme et dignité, sans exprimer d’émotion, pesant mais pas raide ; celui de droite est affaissé sur lui-même avec un visage ridé, figé, pointu ; celui de gauche gros a son visage posé de travers sur son poing à demi ouvert. – Joué. Ouverture tragique (J’entends seulement des pas lents, solennels exécutés tantôt ici, tantôt là. Il est instructif d’observer le passage de la musique entre les groupes de musiciens et de le vérifier avec l’oreille. La destruction dans la chevelure du chef d’orchestre). Beherzigung de Goethe, Nänie de Schiller Gesang der Parzen, Triumphlied – En haut les femmes qui chantaient debout à la balustrade inférieure, comme dans une architecture italienne primitive. »
 
Franz Kafka, Journal (IV, 26).
 
 
L’homme sans qualité aime la musique
 
Par contraste, Ulrich, le héros de L’Homme sans qualité (roman laissé inachevé par Robert Musil, mort en 1942), écoute la musique de bonne foi. Il s’insurge toutefois contre le sentiment d’extase éprouvé par ceux qui aiment la musique, sentiment qui lui paraît frelaté.
 
« Ulrich revit Clarisse chez des amis à elle, dans un atelier de peintre où des gens s’étaient réunis pour faire de la musique. Clarisse passait inaperçue dans ce milieu, c’était plutôt Ulrich qui faisait figure d’original. Il était venu contre son gré et se sentait récalcitrant parmi tous ces gens qui écoutaient pliés en deux, en extase. Ces passages de l’aimable, du tendre et du doux au sombre, à l’héroïque et à l’orageux que la musique accomplit plusieurs fois en un quart d’heure (les musiciens ne le remarquent pas, parce que le processus, pour eux, se confond avec la musique, c’est-à-dire avec la perfection absolue !), paraissaient à Ulrich (qui n’était nullement persuadé en cet instant que la musique fût bien indispensable) aussi mal fondés que l’agitation d’une assemblée prise de vin qui passe à tous moments du larmoiement aux coups. Il ne voulait pas, sans doute, analyser l’âme d’un grand musicien, ni la juger, mais ce qu’on tient d’ordinaire pour la grande musique ne lui paraissait guère différent d’une caisse bourrée de tous les contenus de l’âme, ornée de belles ciselures au dehors, mais dont on a tiré tous les tiroirs de sorte qu’on en voit le désordre intérieur. Il n’arrivait pas à comprendre que la musique fût une fusion de l’âme et de la forme, parce qu’il voyait trop bien que l’âme de la musique (excepté la très rare musique absolument pure) n’était pas autre chose que l’âme de Pierre et de Paul, donnée en prêt et privée de raison. (…) Cette exaltation dont il était obligé d’être le témoin excitait l’aversion d’Ulrich, il était comme une chouette dans un cercle d’oiseaux chanteurs. »
 
Robert Musil, L’Homme sans qualité (III, 101), trad. de Philippe Jaccotet, éd. du Seuil.
 
 
Kundera rencontre Varèse et Xenakis
 
Milan Kundera explique l’émotion que lui procure la musique de Varèse et celle de Xenakis. Une émotion dépourvue de cette approche sentimentale dans laquelle il voit la « bêtise » de la musique.
 
« C’était deux ou trois ans après l’invasion russe en Tchécoslovaquie. Je suis tombé amoureux de la musique de Varèse et de Xenakis.
Je me demande pourquoi. Par snobisme d’avant-garde ? Dans ma vie solitaire de cette époque, le snobisme aurait été dépourvu de sens. Par intérêt d’expert ? Si je pouvais à la rigueur comprendre la structure d’une composition de Bach, j’étais, face à la musique de Xenakis, complètement désarmé, non instruit, non initié, un auditeur, donc, tout à fait naïf. Et pourtant, j’ai éprouvé un plaisir sincère à l’audition de ses œuvres que j’ai écoutées avec avidité. J’avais besoin d’elles : elles m’ont apporté un bizarre soulagement.
Oui, le mot est lâché. J’ai trouvé dans la musique de Xenakis un soulagement. J’ai appris à l’aimer pendant l’époque la plus noire de ma vie et de mon pays natal.
Mais pourquoi cherchais-je le soulagement chez Xenakis et non pas dans la musique patriotique de Smetana où j’aurais pu trouver l’illusion de la pérennité de ma nation qui venait d’être condamnée à mort ? (…)
Un Stravinsky a beau récuser la musique comme expression des sentiments, l’auditeur naïf ne sait pas la comprendre autrement. C’est la malédiction de la musique, c’est son côté bête. Il suffit qu’un violoniste joue les trois premières longues notes d’un largo pour qu’un auditeur sensible soupire : Ah, que c’est beau ! Dans ces trois premières notes qui ont provoqué l’émotion, il n’y a rien, aucune invention, aucune création, rien du tout : la plus ridicule duperie sentimentale. Mais personne n’est à l’abri de cette perception de la musique, de ce soupir niais qu’elle suscite. (…)
Xenakis ne s’oppose pas à une phase précédente de l’histoire de la musique. Il se détourne de toute la musique européenne, de l’ensemble de son héritage. Il situe son point de départ ailleurs : non pas dans le son artificiel d’une note qui s’est séparé de la nature pour exprimer une subjectivité humaine, mais dans le bruit du monde, dans une “masse sonore” qui ne jaillit pas de l’intérieur du cœur mais arrive vers nous de l’extérieur comme les pas de la pluie, le vacarme d’une usine ou le cri d’une foule. »
 
Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009

 
 

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