« Exprimer l’inexprimable »

Mardi 25 Février 2020
« Exprimer l’inexprimable » | Maison de la Radio
Du 20 au 22 mars, l’Auditorium de Radio France accueille une intégrale des sonates pour piano de Beethoven. François-Frédéric Guy ouvre et referme ce grand cycle dont il a choisi les héros.
François-Frédéric Guy, quel a été votre premier contact avec les sonates pour piano de Beethoven ?
Quand j’étais enfant, mon père m’a fait écouter le disque des Sonates « Pathétique », « Clair de lune » et « Appassionata » par Wilhelm Kempff. Je me souviens que j’ai demandé à les réentendre. Beethoven a immédiatement fait partie de mon patrimoine génétique. Pendant mes études, je l’ai évidemment travaillé, car c’est une pierre de touche de la formation d’un pianiste. Puis, en 1988, pour l’entrée en cycle de perfectionnement au Conservatoire national supérieur de Paris, j’ai dû monter la fugue de la Sonate n° 29 « Hammerklavier » en trois semaines ! À l’issue du concours, j’ai eu envie de travailler toute la sonate. L’œuvre de tous les superlatifs : la plus longue, la plus complexe… De fait, c’est la sonate de Beethoven que j’ai le plus jouée : plus de cent fois en public. Je l’ai enregistrée à trois reprises, la première fois en 1997, pour mon premier disque en solo, dans la collection « Les Nouveaux Interprètes » de Radio France. Évidemment, je la jouerai en mars 2020 à l’occasion de ce grand week-end consacré aux sonates de Beethoven à Radio France.
 
Estimez-vous important de connaître les pianoforte de l’époque de Beethoven ?
Quand Beethoven commence à composer, le piano tel que nous le connaissons actuellement n’existe pas encore. Ses premières sonates sont écrites pour le clavecin. Alors que dans ses dernières œuvres, il peut, grâce à des pianoforte « Hammerklavier », obtenir plus de diversité d’expression, de dynamique, de puissance et de variété de sons qui lui permettent d’ouvrir la porte au romantisme – cette position, à la charnière du style classique et du romantisme, est d’ailleurs l’une des choses qui rend sa musique difficile à interpréter. Tout au long de sa vie, il a obligé les facteurs de piano à se mettre à son diapason : le nombre de touches et la taille de l’instrument augmentent, le volume sonore aussi. Mais lorsqu’on lit la correspondance de Beethoven, on constate qu’il déteste presque tous les pianos de son temps ! Son idéal, c’est un instrument qui n’existe pas encore. Cependant, il s’est inspiré de ces pianos « imparfaits » pour composer. Il faut donc tenir compte de leurs caractéristiques, par exemple dans l’intensité du jeu ou dans l’utilisation de la pédale.
 
Qu’est-ce que ces trente-deux sonates apportent au répertoire du piano ?
Comme le compositeur, pianiste et chef d’orchestre Hans von Bülow, je dis souvent que si le Clavier bien tempéré de Bach peut être comparé à l’Ancien Testament, les trente-deux sonates seraient alors le Nouveau Testament de la musique. Avec cet immense corpus, Beethoven a véritablement changé le cours de l’histoire. Il a bousculé tous les codes, inventé de nouvelles formules pianistiques, accru la virtuosité – son écriture montre qu’il était vraiment un pianiste exceptionnel. Mais surtout, il a composé une musique qui traduit tous les sentiments de l’être humain. Ce n’est pas un hasard si les sonates « à titre » comptent parmi les plus connues, car elles signalent des étapes importantes de son évolution. La « Pathétique » introduit des sonorités orchestrales, une expression tourmentée. Dans le premier mouvement de la « Clair de lune », il n’y a plus de thème, c’est une musique d’atmosphère, presque impressionniste. Les extrêmes sont saisissants, entre la rage du créateur face à l’adversité (par exemple dans le finale de la « Clair de lune » ou de l’« Appassionata ») et, à l’inverse, l’introspection métaphysique des mouvements lents des dernières sonates. Une intériorité qu’on a toutefois dès 1795, dans la Sonate n° 2. Beethoven scrute l’être humain dans ses moindres replis et il l’élève au niveau d’un dieu. Il exprime ce qui était auparavant inexprimable.
 
Certains aspects de ses sonates sont-ils toutefois le reflet de leur temps ?
Selon moi, ces œuvres reflètent très peu leur époque, car en raison de sa surdité, Beethoven s’est peu à peu éloigné du monde de ses contemporains. Il n’entendait plus la musique des autres, et de ce fait, il s’est préservé des influences. Il s’est mis à l’écoute de ses voix intérieures. Ses sonates, mais aussi ses grands cycles de variations comme les Variations Eroica et les Diabelli (qu’il m’a semblé indispensable d’inclure dans les concerts de Radio France), possèdent une dimension autobiographique. Mais chez Beethoven, la création ne coule pas de source. Que de ratures avant de parvenir à l’état définitif d’une œuvre ! Sa manière de triturer la moindre phrase musicale sur ses fameux carnets, qu’il avait toujours sur lui, me fait irrésistiblement penser à Rodin. Tel un sculpteur, il part d’une matière brute avec laquelle il invente des formes qui n’existaient pas avant lui.
 
Avez-vous des références parmi les pianistes qui ont enregistré les sonates de Beethoven ?
Je citerai tout d’abord Artur Schnabel. Il est le premier à avoir joué l’intégrale des sonates au concert, puis à les avoir enregistrées. Il les a également éditées, avec des indications d’interprétation d’une exceptionnelle acuité dont je recommande la lecture à mes étudiants (j’ai d’ailleurs eu le privilège de travailler avec son fils, Karl-Ulrich, ainsi qu’avec son ancien élève Leon Fleisher). Son intégrale, qui témoigne d’un respect et d’une compréhension interne du discours beethovénien, n’a jamais été égalée. Mais j’admire également Alfred Brendel, Daniel Barenboim (qui jouait les trente-deux sonates à l’âge de dix-sept ans !), Wilhelm Kempff, Wilhelm Backhaus. Il faut encore ajouter Maurizio Pollini qui, par sa connaissance de la musique du XXe siècle, a « modernisé » la vision que l’on avait de Beethoven.
 
Comment avez-vous distribué les sonates entre les pianistes pour l’intégrale de Radio France ?
Chaque pianiste a fait part de ses préférences, que j’ai ensuite arbitrées. Il s’agissait de répartir de façon équilibrée les sonates les plus connues et celles moins connues dans les huit concerts. Cela s’est fait assez facilement. J’encadrerai le week-end en jouant la Sonate n° 1 et la n° 32, respectivement dans le premier et le dernier concert.
 
Comment avez-vous choisi les pianistes qui participeront à l’aventure ?
J’ai voulu réunir une jeune génération de pianistes français, car le piano français connaît actuellement une floraison splendide. De surcroît, ce sont des interprètes passionnés par Beethoven. Et je n’oublie pas que moi-même, avant de jouer la totalité des Sonates (je viens de terminer ma dixième intégrale !), j’ai participé à une intégrale collective : René Martin, le directeur du Festival de la Roque d’Anthéron et de la Folle Journée de Nantes, avait réparti les sonates entre six pianistes et il nous a programmés une vingtaine de fois au début des années 2000. Aujourd’hui, je suis heureux de passer le témoin.
 
Propos recueillis par Hélène Cao en décembre 2019

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