La résurrection selon Mahler

Vendredi 21 mars 2014
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La résurrection selon Mahler | Maison de la Radio

Le 11 avril, Salle Pleyel, Myung-Whun Chung et l’Orchestre Philharmonique reviennent à la Symphonie « Résurrection » de Mahler. En attendant la Neuvième, deux semaines plus tard, toujours à la Salle Pleyel.

On a l’habitude de partager en trois massifs distincts le continent symphonique mahlérien. D’abord les quatre premières symphonies, dont trois utilisent les voix, qui puisent dans les lieder de (relative) jeunesse du compositeur, Lieder eines fahrenden Gesellen et surtout Lieder des Knaben Wunderhorn. Puis la trilogie centrale, purement instrumentale, qui réaffirme les puissances de la forme symphonique et de la musique qu’on appelle « pure » par paresse (la musique de Mahler, avec toutes les influences dont elle fait son miel, est-elle pure ?). Enfin, les symphonies de la fin, qu’il est plus malaisé de définir à l’aide d’un seul dénominateur : la Huitième, dite « des Mille », presque entièrement chantée, est autant un oratorio qu’une symphonie ; la Neuvième, qui revient à la forme instrumentale en quatre mouvements, n’a été entreprise qu’après la composition du Chant de la terre, vraie-fausse symphonie de lieder ; trois des cinq mouvements de la Dixième, enfin, sont restés à l’état d’ébauche.

La Deuxième Symphonie a partie étroitement liée avec la Première : sans attendre d’avoir achevé celle-ci en effet, Mahler met en train dès 1888 un mouvement symphonique intitulé Todtenfeier (Funérailles) : « Au cas où cela vous intéresserait de le savoir, c’est le héros de ma Première Symphonie en ré majeur que l’on porte en terre, et dont je reflète la vie toute entière, du haut d’un promontoire escarpé, comme dans un miroir ».

Mais Mahler n’entend pas en rester là et compte bien faire de cette page isolée le premier mouvement d’une nouvelle symphonie, et ce malgré plusieurs avis admiratifs sur la perfection abrupte de Todtenfeier : « En comparaison de ce que je viens d’entendre, Tristan me fait l’effet d’une symphonie de Haydn », avoue par exemple Hans von Bülow après que Mahler lui en eut joué une réduction pour piano.

Vivement l’été !

Or Mahler, on le sait, attend toujours l’arrivée de l’été avec impatience. Dévoré par son métier de chef (il est successivement directeur musical des opéras de Leipzig à partir de 1886, de Budapest à partir de 1888, de Hambourg à partir de 1891), il peut difficilement s’abandonner à la composition pendant la saison lyrique. L’été en revanche est propice à l’exaltation dans la nature et à la concentration sur soi. Il choisit comme lieu de villégiature la petite ville de Steinbach-am-Attersee, dans le Salzkammergut, où il peut se réfugier pour composer et passer de longues heures à marcher dans la montagne, à ramer sur le lac, à nager. C’est là que le plan définitif de la Deuxième Symphonie verra le jour pendant l’été 1893, après plusieurs années de doute et d’hésitation au cours desquelles Mahler ne composera guère que les Lieder des Knaben Wunderhorn.

Todtenfeier, au prix de quelques modifications de détail, devient ainsi l’Allegro initial de la nouvelle symphonie projetée, laquelle se voit pourvue d’un deuxième mouvement qui prend la forme d’un ländler chatoyant, faussement aimable, aux motifs entrelacés ; puis d’un troisième, qui reprend la mélodie d’un lied extrait du recueil Des Knaben Wunderhorn, « Des Antonius von Padua Fischpredigt » (Le sermon de saint Antoine de Padoue aux poissons), que Mahler commente de cette manière : « Ainsi, pour celui qui s’est perdu lui-même et a perdu son bonheur, le monde paraît-il absurde, dément, comme déformé par un miroir concave. Le scherzo se termine par le cri d’horreur d’une âme torturée par cette évidence ».

Pour le quatrième, il utilise un lied intime et recueilli, « Urlicht » (La lumière originelle), puisé lui aussi dans le recueil Des Knaben Wunderhorn, mais sans le priver cette fois de la voix, sans en modifier la silhouette ou l’instrumentation.

Oui mais la fin ?

Mais quelle conclusion donner à pareille succession de morceaux hétéroclites ? Mahler songe à un final choral, parcourt « toute la littérature mondiale en partant de la Bible pour trouver la parole rédemptrice », et reste insatisfait.

On a cité Bülow : la mort de ce dernier, survenue au Caire, le 12 février 1894, va faire germer l’idée attendue dans l’esprit de Mahler. Le 23 mars en effet, dans l’église Saint-Michel de Hambourg où ont lieu les funérailles du pianiste et chef d’orchestre, le chœur chante un hymne sur des paroles du poète Klopstock. C’est l’illumination : Mahler imagine de conclure sa symphonie par un hymne à la résurrection en utilisant ces mêmes paroles auxquelles il lui suffira d’ajouter quelques vers de son cru : « Je fus atteint comme par un éclair et tout fut alors éblouissement et clarté dans mon âme. Il en a toujours été ainsi pour moi : c’est seulement lorsque je vis la sensation que je crée, et seulement lorsque je crée des sons que je vis la sensation ».

Méditation funèbre

La Deuxième Symphonie de Mahler est donc d’abord une méditation sur la mort, qui hante le premier mouvement tout entier, marche funèbre farouche, concentrée, parcourue de crescendos implacables. Puis la musique parcourt la vie terrestre, sa douceur autant que ses sujets de sarcasme, et monte irrésistiblement vers la foi en la résurrection, qui est le sujet du finale tout entier. Sujet, car cet immense mouvement, disparate, échevelé, qui va bien au-delà du simple chant de résurrection imaginé lors des funérailles de Bülow, est conçu selon un plan moins formel que dramatique : cri de douleur repris du scherzo ; cor lointain évoquant des horizons immenses ; évocation du Jugement dernier avec utilisation du thème du Dies irae ; dialogue fascinant entre un dernier oiseau et des fanfares dans la coulisse soulignées de roulements de timbales ; enfin entrée du chœur, rejoint par la mezzo et la soprano.

Pour la première fois, Mahler utilise des voix dans l’une de ses symphonies, mais en l’espèce il ne joue pas au pionnier : avant lui Beethoven (Neuvième Symphonie), Mendelssohn (Symphonie « Lobgesang »), Berlioz (symphonie dramatique Roméo et Juliette) et Liszt (Faust Symphonie) avaient intégré la voix au cadre de la symphonie pour y faire entrer le récit, le théâtre ou la célébration. Mais l’architecture de la Deuxième Symphonie dilate le propos habituel de la symphonie et confine à l’oratorio. Cette partition est à la fois le Requiem que Mahler n’a jamais écrit et un chant d’action de grâces dont il reprendra le principe, sur une tout autre échelle et avec une tout autre maîtrise, dans sa Huitième Symphonie (composée en 1906, créée en 1910). Comme l’écrit Donald Mitchell : « La mort, pour Mahler, n’est qu’un point de départ. C’est un voyage de la fin de la vie jusque dans l’au-delà. N’est-il pas extraordinaire qu’à peine posée la double barre à la fin de sa partition, il se soit lancé dans sa Troisième Symphonie, qui n’est rien de moins qu’une histoire de la création du monde d’un point de vue évolutionniste ? Quelle belle énergie ! »

Christian Wasselin

Le concert du 11 avril sera diffusé en direct sur France Musique.

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