L’air du balcon

Jeudi 2 juillet 2020
L’air du balcon | Maison de la Radio

À 20h, au temps du confinement, on sortait sur les balcons applaudir les médecins et les infirmières. Il est vrai que le balcon est un lieu idéal pour que jaillisse l’enthousiasme.
 

Balcon : « Petite plate-forme entourée d’une balustrade, qui fait saillie sur la façade d’une maison, d’un immeuble, tout en communiquant avec l’intérieur », dit le Larousse ; qui ajoute, car il y a des balcons plus modestes : « Appui d’une fenêtre. » Plus vaste, le balcon devient une terrasse, mais il s’agit toujours de la combinaison paradoxale d’un lieu clos et d’un lieu ouvert. Un balcon est donc une utopie, un lieu idéal qui protège, et qui permet de voir haut et loin. « De quel balcon apercevoir le paradis ? », demande le héros d’un opéra célèbre.

Balcon, paradis : ce sont là également termes de théâtre. C’est du balcon que l’on envisage la scène, et c’est au-dessus du balcon (ou des balcons, si le théâtre est vaste) que se trouve le paradis, familièrement appelé poulailler. Un balcon est-il figuré sur la scène du théâtre, alors le spectateur installé au balcon (de la salle), qui voit sur la scène le personnage regarder de son balcon (de théâtre), peut considérer le personnage comme son double. Non pas son image réfléchie, mais sa projection.

Le balcon est aussi un lieu que l’on peut avoir envie d’investir. Conçu afin de marquer une limite, il éloigne et rapproche car il est fait, comme toutes les limites, pour être franchi. Comme toutes les frontières, il sépare et permet de se retrouver.
 
Ciel, mon balcon !
 
Juliette est au balcon, Roméo tout en bas, qui lui parle, qui chante. Et s’il ne tenait qu’à lui, il enjamberait volontiers le balcon de Juliette ! La scène se trouve chez Shakespeare (qui en réalité parle de fenêtre), elle est reprise par Gounod mais manque dans les Capuleti e i Montecchi de Bellini, ce que déplore Berlioz dans ses Mémoires. Berlioz qui choisira une solution très particulière pour illustrer la scène dans sa propre symphonie dramatique Roméo et Juliette : ne pas faire chanter les deux héros mais confier à l’orchestre l’évocation des situations et des sentiments. Comme il l’écrit avec malice, « les duos de cette nature ayant été traités mille fois vocalement et par les plus grands maîtres, il était prudent autant que curieux de tenter un autre mode d’expression ».

Dans son ballet Roméo et Juliette, Prokofiev compose une splendide scène du balcon qui s’achève dans un poudroiement sonore. Dans West Side Story, qui reprend la même histoire, le balcon est remplacé par un entrelacs de barreaux métalliques. Et dans un tout autre genre, Uderzo ne peut pas s’empêcher de faire grimper Comix au balcon de Fanzine dans Le Grand Fossé (1980), l’une des aventures d’Astérix.

Envisagé de l’extérieur, le balcon attire, surtout si l’on y voit apparaître une personne aimée ou qu’on a le dessein de séduire. « Deh, vieni alla finestra, o mio tesoro », chante Don Giovanni au second acte de l’opéra de Mozart. Et c’est bien sûr sous le balcon de Rosina que le comte Almaviva chante son premier air dans Il barbiere di Siviglia de Rossini, et sous celui de la belle meunière que Schubert-Tino Rossi pousse la sérénade dans le film de Marcel Pagnol (1948). On n’oubliera pas que le mot sérénade, au départ, désigne un morceau joué dehors, à l’approche du soir, moment de la sérénité. Mais il arrive qu’une sérénade se transforme en un moment bouffon : quand Benvenuto Cellini et ses amis masqués chantent sous les fenêtres de Teresa, dans l’opéra de Berlioz, c’est le père de celle-ci qui se risque à la fenêtre et reçoit une pluie de fausses dragées qui couvre son costume de taches blanches.

Plus perfidement, Edmond Rostand a imaginé une autre forme de mise en abyme à la faveur d’un balcon : dans sa  pièce Cyrano de Bergerac, Christian est épris de Roxane mais ne trouve pas les mots pour lui avouer son amour. C’est Cyrano lui-même, caché dans l’ombre, qui va littéralement prêter sa voix à Christian ; Roxane, confondue, prend l’interprète (Christian) pour l’auteur des paroles (Cyrano) ! Cette scène se trouve au cœur des opéras inspirés de la pièce, le plus célèbre d’entre eux restant le Cyrano de Bergerac de Franco Alfano, créé en 1936 au Teatro reale de Rome, remis au goût du jour par Placido Domingo et Roberto Alagna.
 
À la folie 
 
Dès 1899 cependant, une opérette de Victor Herbert était représentée sur ce thème au Knickerbocker Theatre de New York, que suivra quatorze ans plus tard le plus ambitieux Cyrano de Walter Damrosch au Metropolitan Opera. Paul Danblon et Marco Tutino donneront par la suite leur version du mythe, successivement à Liège en 1980 et à Alessandria en 1987 (« indigeste et un peu répétitif », disait le regretté Gabriel Bacquier de l’ouvrage de Danblon). Le dernier Cyrano en date est celui de David DiChiera, composé sur un livret en français de Bernard Uzan, créé en 1987 au Michigan Opera Theatre de Detroit.

On ne compte plus les comédies musicales inspirées par Romeo and Juliet ; on ne compte plus non plus celles inspirées par Cyrano à Broadway (celle de Michael Lewis en 1973), à Londres, à Berlin, aux Pays-Bas, au Québec, en Suisse, jusqu’à celle de Francky de Peretti créée en 2005 à Ajaccio, sans oublier un Cyrano intitulé Dabizi qingsheng, qui a vu le jour à Taïwan en 1995 à l’initiative de la compagnie Guotuo Juchang.

On citera enfin, mais la liste n’est bien sûr pas exhaustive, un ballet composé par Marius Constant pour Roland Petit, dont la première eut lieu en 1959 au Théâtre de l’Alhambra, avec Zizi Jeanmaire en Roxane, et un autre ballet, créé à Birmingham en 2007 par le chorégraphe David Bintley sur une musique de Carl Davis. Sans oublier l’allusion à la scène du balcon dans Astérix aux jeux olympiques : Obélix alias Cyrano se cache pour murmurer les paroles qu’Alafolix doit dire à Irina.

N’oublions pas enfin que dans le film Funny Face (1957) de Stanley Donen, Fred Astaire danse pour Audrey Hepburn installée à son balcon. Certes, une 2CV manque de le renverser, mais la scène et le film tout entier se déroulent dans un Paris rêvé, joyeux, idéal. Celui que nous avons envie de retrouver.
 
Christian Wasselin
 

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