Le roman de la valse

Mardi 27 novembre 2018
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Le roman de la valse | Maison de la Radio
Avec la fin de l’année revient le temps de la valse : tombeau d’une forme désuète, tradition morbide ou célébration de l’ivresse ?
« Voyons, la valse est démodée, vous le savez bien ! – Démodée ? Mais “Un bal” dans la Symphonie fantastique, la Sérénade pour cordes de Tchaïkovski, la valse favorite du baron Ochs dans Le Chevalier à la rose ? – Brefs détours par la futilité, l’essentiel de ces œuvres est ailleurs ! »

Ah, futilité, « plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile », disait Henri de Régner ! Ne peut-on être noble et sentimental à la fois ?

Commençons plutôt par le pays d’où vient la valse, sans revenir sur la vieille querelle de la volte latine et du laendler. Pour les Français, les Castil-Blaze et les Desrat, la valse vient de notre vieille Provence ; pour les Allemands, bien sûr, elle est allemande ; et pour les Autrichiens… viennoise. Pour certains, plus cocasse, elle viendrait de Suisse ! Après tout, la belle affaire !

Auberges et jeunes filles

Essayons de nous transporter en ces temps où la valse reçut son nom de baptême, même si elle existait auparavant sans qu’on la nommât, c’est-à-dire à Vienne, vers 1750. Installons-nous dans une de ces petites auberges rustiques enfouies dans la forêt sur les collines dominant la ville, sur les pentes du Kahlenberg. On nous apporte le délicieux vin nouveau. Il fait bon. Un cigare, une jeune fille qui passe, et là-bas un orchestre dont les musiques de danse nous ravissent. Transportons-nous maintenant au salon. Ici comme ailleurs, on est un peu las du cérémonieux menuet. Or, voyez cette nouvelle danse qui attire l’attention de ces dames et de ces messieurs : on y tourne, on s’y enlace ! En trois temps cinq mouvements, cette tendre posture dans laquelle les partenaires se prennent par la main puis s’élancent dans les sphères est plutôt délurée : le docteur Burney, père de la musicologie, tremblera à l’idée de ce qu’« une mère anglaise penserait si elle voyait sa fille soumise à ce traitement si familier ». Et en 1797, un certain Salomo Jakob Wolf publiera une Preuve que la valse est l’une des causes principales de la perdition du corps et de l’esprit pour nos jeunes générations.

Dès 1774, Werther se lance dans une valse. Mais si ce pas peut être glissé grâce aux parquets décrits par Goethe, la valse est néanmoins plutôt d’essence populaire. Seulement, dans les campagnes, le sol étant plus rugueux, le bon vieux laendler a conservé quelques pas sautés et un tempo un peu moins rapide. Pour son mariage, on donna en dot à la valse une basse caractéristique, une légère anticipation puis un élargissement du deuxième temps – et voilà l’irrésistible valse épousée par la société viennoise !

Faut-il évoquer Mozart ? Car si Wolfgang a bien publié en 1786 un recueil comprenant des danses allemandes et des laendler qui s’apparentent en effet à la valse, il n’a jamais lui-même explicitement défini ses compositions comme des walzer. À son tour, Beethoven écrira en 1795 douze danses « allemandes » pour la Redoutensaal qui sont bien des « valses » mais n’en portent pas le nom. Alors, qui sont les pionniers, les premiers vrais compositeurs de valses ? Michael Pamer (1782-1827) et surtout Joseph Lanner (1801-1843), qui sera l’un des inspirateurs de Schubert – Schubert qui écrivit un nombre extraordinaire de danses à trois temps pour le piano (menuets, laendler, danses allemandes et valses) et dont l’éditeur Diabelli publia les premières valses sous le titre… Dernières Valses ! Lanner prendra la suite et deviendra le collègue d’un certain Johann Strauss (père).

La dynastie fabuleuse

Comment ne pas s’embrouiller dans le dédale des Strauss ? Très simple : suivre l’histoire de la valse, c’est suivre l’histoire politique d’un siècle. La première partie de celui-ci est monarchiste et impérialiste sous la férule du prince de Metternich qui réorganise l’Europe après la chute de Napoléon. La seconde sera celle de la bourgeoisie, des idées sociales, des grands travaux.

Johann Strauss père, né en 1804, mourut en 1849. De toutes parts, les éloges fusèrent. Berlioz lui-même, dans son éloge funèbre : « Je ne suis pas de ceux qui disent : il n’était qu’un petit faiseur de valses. J’affirme que Strauss était, en tout point de vue, un artiste. (…) Vienne sans les Strauss, c’est l’Autriche sans le Danube. » Ce premier Johann Strauss représente la fidélité à la monarchie. C’est à lui que nous devons, outre la célèbre Marche de Radetzky, deux-cent-cinquante et un numéros d’opus. Il eut de sa femme Anna quatre fils (Johann, Josef, Ferdinand et Eduard) et deux filles (Anna et Thérèse), sans compter les enfants que lui donna sa maîtresse Emilie. Le « roi de la valse » fit tout pour qu’aucun de ses fils ne devînt musicien… mais c’était compter sans Anna, lumineuse et vengeresse.

« Une seule valse de Strauss dépasse, par sa grâce, sa finesse et sa mélodie, la plupart de ce que l’on trouve à l’étranger, comme la tour de la cathédrale Saint-Étienne dépasse les colonnes parisiennes » : cette remarque de Wagner s’adresse à l’un de ces fils, Johann II. Avec sa Valse de la liberté, ce Johann-là, étrangement semblable et différent du premier, ouvre la seconde moitié du siècle. N’a-t-il pas écrit : « Chaque fois que la politique internationale casse l’Europe et que les bévues des politiciens entraînent les hommes à s’entre-tuer, on fait appel à nous pour rapprocher les corps » ? Mais énumérer ses opus oblige à compter jusqu’à 479, sans ajouter ses opérettes La Chauve-Souris ou Le Baron tzigane !

Du bal au concert

Revenons à 1815, année du congrès de Vienne. Talleyrand prononce alors un mot célèbre : « Le Congrès ne marche pas, il danse ! » De grandes salles de bal, déjà, avaient été inaugurées à Vienne : la salle Sperl en 1807, la salle Apollo en 1808. Mais en 1819, tandis que Lanner respire l’atmosphère des cafés enfumés avec son trio, Weber lance son Invitation à la danse qui jette un pont entre la valse frivole et celle qu’on juge digne d’être entendue au concert. Berlioz offrira les prestiges de son orchestre à cette page désormais intitulée Invitation à la valse, version qui a fait la gloire de cette valse et, plus tard, du ballet qui inspira Fokine, Le Spectre de la rose, dansé par Nijinski en 1911.

C’est justement la voie tracée par Weber que suivit Chopin, celle qui mène la valse sur la voie du pur exercice spirituel, là où nul mouvement de danse n’est plus nécessaire. Quant à Liszt, il s’exerça aussi bien sûr dans le genre, transposant des valses de ses contemporains ou composant ses Méphisto-Valses et autre Valse oubliée. Il faudrait citer aussi Philippe Musard à Paris, Joseph Labitzky à Carlsbad, Fahrbach à Vienne et Isaac Strauss (qui n’a pas de rapport avec la famille). Mais il est aussi un musicien que, pour des raisons très étranges, nos compatriotes ignorent : Émile Waldteufel, né à Strasbourg en 1837 et qui, élevé précisément dans la vénération de Chopin, composa plus de trois cents suites de valses. La plus célèbre est la Valse des patineurs, jouée dans le monde entier bien qu’on ignore généralement le nom de son auteur.

La valse, dès le début du XXe siècle, va quitter l’insouciance heureuse et même la nostalgie. Sibelius écrit en 1903 sa Valse triste pour une pièce de Järnefelt s’intitulée Kuolema (Mort). Certes, « la filiation Berg-Johann Strauss s’établit aisément, affirme Dominique Jameux. Même socle viennois, même charme indéfinissable qui vient de Schubert. » Mais n’est-il pas difficile, de prime abord, de faire coïncider la gravité de Berg et l’insouciance présumée de la valse ? Quelle commune mesure entre les gracieuses compositions de Waldteufel et la valse du deuxième scherzo de Wozzeck (acte II, scène 4) ? Pourtant, c’est bien sur un même rythme de valse que dansent Marie et le Tambour-Major, accompagnés par un orchestre de brasserie.

Il y a bien d’autres valses encore ; il eût été élégant de musarder du côté de la musette, de nous essayer à danser sur les valses à deux temps ! Mais « une valse à trois temps, n’est-ce pas, c’est beaucoup plus dansant qu’une valse à deux temps ».

1919 : cette année-là, Ravel planta une épée dans le cœur de la valse. Avec La Valse, il fit de ce symbole de la gaîté viennoise une danse macabre et frénétique. Il offrit ainsi à la valse, en même temps que la mort, le plus grandiose des mausolées. De ce coup porté par une main de génie, la valse, aujourd’hui encore, agonise. Elle ne s’en remettra jamais. Et si elle a pour nous le goût des choses surannées, oublions qu’il est de mauvais ton de l’aimer. Pour une dernière valse, s’il n’est pas trop tard, soyons noble et sentimental.

Alexandre Sorel
 
Alexandre Sorel a consacré plusieurs enregistrements à Waldteufel (publiés chez Solstice). Il est aussi l’auteur de Ma vie est une valse (Euphonia, 2012).
 

Brahms ? Schönberg ? Ils adoraient Johann Strauss !

Une photographie célèbre, prise à Bad Ischl en 1894, réunit Brahms et Johann Strauss fils. Le second dédia au premier sa valse Seid umschlungen, Millionen ! et Brahms, on le sait, griffonna quelques mesures du Beau Danube bleu sur l’éventail d’Adèle, troisième épouse de Strauss, en y ajoutant cette mention : « L’auteur n’est malheureusement pas Johannes Brahms. »

Quant à Schönberg, il observe : « Le Beau Danube bleu contient six répétitions dont toutes s’appuient sur la dominante et la tonique. Mais ce n’est pas parce qu’une musique contient de nombreuses répétitions que c’est de la mauvaise musique ! » En 1921, alors que la Société d’exécutions musicales privées battait de l’aile, il organisa un concert de valses, transcrivant pour cette occasion plusieurs pages de Strauss pour harmonium, piano et quintette à cordes, dont Roses du sud. Dépité, la société dissoute, il récidivera en arrangeant la célèbre Valse de l’empereur.

A.S.
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Ecouter des valses

Ravel, Daphnis et Chloé | Maison de la Radio

Ravel, Daphnis et Chloé

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction / Khatia Buniatishvili piano
Mikko Franck se concentre ici sur trois compositeurs de la fin du XIXe siècle et du premier XXe siècle : Ravel, Poulenc et Debussy.
Vendredi23novembre201820h30 HORS LES MURS Philharmonie de Paris
Midi trente du National | Maison de la Radio

Midi trente du National

Concert de musique de chambre

Orchestre National de France

Savez-vous que Schoenberg aimait les valses de Strauss au point d’avoir transcrit la Valse de l’Empereur ?
Vendredi21décembre201812h30 Maison de la radio - Studio 104
Ravel, La Valse | Maison de la Radio

Ravel, La Valse

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction / Sol Gabetta violoncelle
Un concert sur le thème de la mort et de la renaissance, de l’apothéose et de la chute.
Vendredi21décembre201820h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France
Concert du Nouvel An | Maison de la Radio

Concert du Nouvel An

Concert symphonique

Orchestre National de France

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Le soir de la Saint-Sylvestre, qu’y a-t-il de plus joyeux que d’assister à un concert et de laisser venir à soi l’an nouveau ?
Lundi31décembre201820h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France
Récital de piano, Sergei Babayan | Maison de la Radio

Récital de piano, Sergei Babayan

Récital


Sergei Babayan piano
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Dimanche03Février201916h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France

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