Les deux orchestres, la Huitième, les Chorégies

Mercredi 29 mai 2019
Les deux orchestres, la Huitième, les Chorégies | Maison de la Radio
Le National et le Philhar’, mais aussi le Chœur et la Maîtrise de Radio France, sans oublier le Chœur philharmonique de Munich et huit chanteurs solistes, se réunissent au grand complet le 29 juillet pour interpréter la Huitième Symphonie de Mahler au théâtre antique d’Orange.

25 septembre 1975 : pour la première fois, les deux formations orchestrales de Radio France se réunissent à l’occasion d’un concert. Le Chœur de Radio France est lui aussi de la partie. Au programme, une grande œuvre de ferveur : le Requiem de Berlioz. Au pupitre : Leonard Bernstein en personne. Le lieu ? l’église Saint-Louis des Invalides, à Paris, là où précisément fut créé en 1837 ledit Requiem.

L’Orchestre National vit alors, grâce à Bernstein, une période enchantée.* Mais cet âge d’or est aussi l’aboutissement d’une histoire ancienne, dont l’un des principaux jalons fut une Deuxième Symphonie de Mahler dirigée le 13 novembre 1958 par Bernstein au Théâtre des Champs-Élysées**. Certes, George Sebastian a dirigé la Cinquième de Mahler dès 1954, et Bruno Walter la Quatrième l’année suivante, mais le concert de 1958 est un grand moment dans la révélation de la musique de Mahler au public français. Quant à la Huitième, elle connaîtra elle aussi ses grandes heures : Vaclav Neumann (à Orange, en 1977, avec de nouveau les deux orchestres réunis) puis Seiji Ozawa (en 1979, à Saint-Denis), en attendant les deux concerts donnés les 9 et 10 juin 2011 par Daniele Gatti au Châtelet, emmèneront tour à tour l’Orchestre National dans les grands flots de la Symphonie des mille.

En 1975, l’Orchestre Philharmonique de Radio France est lui aussi assez familier avec l’univers de Mahler. C’est lui par exemple qui a donné la première audition française de la Sixième Symphonie au Théâtre des Champs-Élysées, le 18 octobre 1966, sous la direction de Michael Gielen. La Huitième Symphonie, après le rendez-vous de 1977 à Orange sous la direction de Neumann, Marek Janowski la dirige en 1986 à Saint-Denis, puis Eliahu Inbal en 1989 au Châtelet. C’est ensuite au tour de Myung-Whun Chung, en juin 2005 à Saint-Denis, puis à Vienne et à Budapest, de la faire retentir. Le Philhar’ connaît bien par ailleurs le théâtre antique d’Orange pour y avoir donné par exemple une Tétralogie intégrale en 1988 sous la direction de Janowski, et s’y être produit à plusieurs reprises depuis cette époque – tout comme l’Orchestre National, les deux formations étant chez elles au théâtre antique.

Cette fois, le 29 juillet prochain, quarante-deux ans après le concert de 1977, c’est ensemble que les deux orchestres de Radio France, avec la complicité du Chœur et de la Maîtrise, retrouveront la Huitième Symphonie de Mahler sous la statue d’Auguste.

Au fait, en quoi la Huitième Symphonie nécessite-t-elle la présence de deux orchestres ?
 
Six semaines auront suffi
 
On sait que Mahler, très pris de l’automne au printemps par son activité de directeur de l’Opéra de Vienne, était un compositeur d’été. Mais chaque année, quand venait le moment de se retirer dans sa komponierhäuschen (cabane à composer), il éprouvait un sentiment d’angoisse : l’inspiration allait-elle revenir ? Il avait eu le sentiment, au moment d’entamer la Septième Symphonie, que son génie créateur menaçait de lui faire défaut. Mais quand vient l’été 1906, qu’il se rend dans sa villégiature de Maiernigg et qu’il se lance dans la composition de la Huitième, la musique semble lui venir du ciel. En six semaines, la partition est bouclée. Et quelle partition !

Avec son hymne à l’esprit créateur et sa transfiguration de Faust par l’esprit apollinien, la Huitième renonce, selon Mahler lui-même, à donner du monde une vision « tragique et subjective » ; elle dissipe les enchantements équivoques de la nuit qui font l’étoffe de la Septième, elle clame au contraire l’amour créateur et l’amour de la femme, qui se résolvent dans l’amour divin, dans l’amour de l’amour. La Huitième proclame, et de manière péremptoire. Mahler la considérait lui-même comme « une immense dispensatrice de joie ». Elle est dédiée à Alma, l’épouse vénérée.

Une partition en deux volets, donc, même si certains ont vu dans le second un mouvement lent, une espèce de scherzo et un finale enchaînés : à l’hymne « Veni creator », sur des paroles latines composées par Raban Maur au IXe siècle, succède la dernière partie du Second Faust de Goethe (en allemand, bien sûr), le rappel des thèmes ramenant peu à peu dans la seconde partie l’esprit de la première. Autant le « Veni creator » cloue sur place l’auditeur par sa concision abrupte et sa coda euphorique, autant le vaste mouvement qui suit prend son temps, fait se succéder sans heurt les différents épisodes, et renoue avec l’intimité du lied. Un voyage des plus sombres forêts jusqu’aux cercles les plus éthérés, qui s’achève lui aussi dans l’exaltation.

Avec cette Huitième, Mahler montre une fois de plus qu’une symphonie, pour lui, est un monde. Les contrastes décapants, les instruments traités comme des solistes, les constantes ruptures de style et de ton, le sens de la miniature enchâssée dans la très grande forme, voilà ce qui forge l’esthétique de Mahler, même si encore une fois la Huitième surprend par son enthousiasme sans noirceur. « Représentez-vous que l’univers commence à retentir et à vibrer. Ce ne sont plus des voix humaines mais des planètes et des soleils qui tournoient », explique le compositeur.

Mahler passe pour un compositeur douloureux, lyrique, volontiers grinçant. Il est peu de ses partitions en effet qui puissent échapper à l’un au moins de ces qualificatifs. A contrario, la Huitième Symphonie paraît étonnamment fervente, confiante, sereine, voire triomphale. Aucune valse défigurée ici, aucun laendler goguenard, aucune fanfare menaçante ; ni musique militaire de cauchemar, ni chuintement de fantôme dans la nuit. Une symphonie du bonheur, donc ? Ne rêvons pas. La Huitième n’est pas un banal hymne à la joie mais une célébration du mystère de l’amour et de la création. Une partition d’une âpre grandeur dans le premier mouvement, une vaste contemplation qui monte vers les hauteurs à mesure que se déroule le second mouvement.

Contrairement à la France, où tout se fait à Paris, l’Autriche-Hongrie et surtout l’Allemagne comptent plus d’une ville comportant un orchestre capable de jouer une symphonie de Mahler. C’est ainsi que la Première a été créée à Budapest, la Deuxième à Berlin, la Troisième à Krefeld, la Quatrième à Munich, la Cinquième à Cologne, la Sixième à Essen, la Septième à Prague. C’est de nouveau à Munich, mais dans la Neue Musik Festhalle de Munich, que naîtra la Huitième, le 12 septembre 1910, quatre ans après son achèvement, huit mois avant la mort du compositeur. Ce concert (repris le lendemain) sera l’occasion de la dernière apparition publique de Mahler en Europe. Tout est fait ce jour-là pour marquer les esprits : l’œuvre bien sûr, le lieu, les effectifs, et jusqu’au programme de salle, maquetté par Alfred Roller, le célèbre décorateur avec lequel Mahler a beaucoup travaillé à l’Opéra de Vienne.

Alma raconte : « Lors de l’apparition de Mahler sur le podium, tout le public s’est levé. Silence absolu. Ce fut l’hommage le plus saisissant qu’on ait jamais rendu à un artiste. J’étais dans une loge, presque évanouie d’émotion. Mahler, ce divin démon, a dominé les masses colossales, qui sont devenues sources de lumière. (…) Tout le monde s’est précipité vers lui. J’ai attendu derrière la scène, profondément émue, jusqu’à ce que le brasier ardent se soit calmé. »
 
L’œuvre d’un horloger
 
On appelle la Huitième la « Symphonie des mille » : ce titre est dû à Emil Gutmann, imprésario un peu trop zélé qui tira argument de l’effectif réuni lors de la première exécution. Certes, la partition exige un grand nombre d’exécutants (huit voix solistes, un chœur mixte, un chœur d’enfants, un orchestre fourni, un orgue). Toutefois, comme toutes les partitions subtiles, elle exige d’abord un effectif en phase avec la dimension du lieu où elle est jouée, et ce afin que chaque effet sonore et dynamique prenne tout son éclat. Y entendre les voix de la surenchère est ne rien comprendre à la volonté de Mahler de faire chanter les mondes. Car rien n’est jamais forcé ni crié dans cette symphonie qui est au moins autant l’œuvre d’un orfèvre que celle d’un statuaire.

Mahler a très vite inventé sa manière. S’il ne cultive que la très grande forme, mis à part quelques cycles de lieder, il le fait via une esthétique non pas du développement continu mais de la rupture, de la fragmentation, qui sont aux antipodes du récitatif perpétuel alla Wagner ou de la patiente construction brucknérienne. « Mis à part quelques cycles de lieder » : on devrait dire au contraire que l’esthétique du lied est constitutive de l’appréhension de la forme selon Mahler. Le plus long mouvement qu’il nous a laissé (la seconde partie de la Huitième Symphonie) est à cet égard exemplaire, avec ses moments lyriques successifs, et il n’est pas excessif d’affirmer que Mahler fut un miniaturiste, soucieux jusqu’à la maniaquerie de ciseler ses partitions dans le détail.

Tous ces jeux de timbres, ces entrelacements de nuances, ces télescopages de rythmes et de dynamiques exigent bien sûr des interprètes hors pair. Virtuose de la direction, Mahler était le mieux placé pour diriger sa propre musique et pour amender ses partitions après les avoir soumises à l’épreuve du concert. Ce qu’il n’eut pas l’heur de faire avec sa Huitième, qu’il dirigea trop peu et trop tard pour en corriger les défauts.

Après cette Huitième euphorique, quelle partition écrire ? Une autre symphonie, très logiquement. Qui portera le numéro neuf. Mais il y aura eu, entre-temps, l’année terrible : 1907. Et Le Chant de la terre. Mais c’est là une tout autre histoire.
 
Christian Wasselin
 
* Un coffret de 7 CD (Warner) réunit un grand nombre d’enregistrements effectués dans les années 1970 par Leonard Bernstein à la tête de l’Orchestre National.
** Ce concert a fait l’objet d’un enregistrement publié dans la collection Radio France (couplé avec les 24 Préludes de Marius Constant).
 

Écouter la Huitième de Malher

Mahler Symphonie n°8

Mahler Symphonie n°8 | Maison de la Radio
Concert classique

Chœur de Radio France
Maîtrise de Radio France
Orchestre National de France
Orchestre Philharmonique de Radio France

Jukka-Pekka Saraste direction
Une soirée inoubliable et rare marquée par la présence conjointe des deux orchestres de Radio France, du Chœur et de la Maîtrise de Radio France.
Lundi29juillet201921h30 HORS LES MURS Théâtre Antique, Orange

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