Les entretiens de Présences (5) : Ivan Fedele

« Ne pas ressembler à Zelig »

Jeudi 28 janvier 2016
Les entretiens de Présences (5) : Ivan Fedele | Maison de la Radio et de la Musique

IVAN FEDELE, VOTRE PERE était, je crois, mathématicien…
Oui, mais j’ai surtout étudié au lycée ce qu’on appelle les humanités (latin, grec, histoire). Quant à la musique, elle s’est révélée à moi un jour que j’étais chez des amis de mon père ; il y avait là une petite scène avec quelques pupitres, différents instruments et notamment un piano. J’ai tapoté sur le clavier, j’ai trouvé magique le fait de pouvoir produire des sons, et tout a commencé. A cinq ans j’ai eu pour professeur de musique une soprano à la retraite qui m’a fait faire des progrès rapides. A six ans, je savais lire dans toutes les clefs, et parallèlement à mes études classiques, je suis entré à dix ans au conservatoire de Milan. Plus tard, j’ai perfectionné ma formation à l’Accademia di Santa Cecilia à Rome. J’ai travaillé avec Azio Corghi et Franco Donatoni. Corghi m’a encouragé, alors que je nourrissais des doutes sur ma vocation, il a entrevu qu’il y avait en moi, si j’ose dire, de la matière ! J’ai appris tous les secrets du répertoire avec lui. J’ai remporté un premier prix de piano, puis je me suis dirigé vraiment vers la composition et la recherche.
 
A la fin des années 80, comme beaucoup de jeunes compositeurs italiens, vous êtes venu à Paris…
Oui, afin de travailler à l’Ircam. Pour moi, l’art, l’artisanat et la technologie vont de pair. L’imagination est fondamentale, mais il serait frustrant de ne pas disposer de la technologie. Chez un artiste, il y a l’architecte et l’ingénieur, celui qui conçoit des mondes sonores et celui qui utilise les moyens qui donnent la vie à ces univers. Inversement, les nouvelles techniques nous donnent l’idée d’autres objets artistiques ; le processus est donc dialectique. A Paris, j’ai pu croiser de nombreux compositeurs, les spectraux et les autres, qui m’ont fait connaître une pluralité d’esthétiques. J’ai eu la chance que Radio France me commandé un concerto pour piano puis un concerto pour violoncelle, qui ont été tous deux créés au cours du festival Présences, en 1994 et en 1997.
 
Avez-vous des maîtres, des références ?
Gesualdo d’abord. C’est le premier compositeur de l’Histoire qui ait exploré à fond le chromatisme. Je suis en train d’écrire un quatuor qui lui rend hommage et comporte la transcription métaphysique d’une de ses œuvres. Domenico Scarlatti, Beethoven, Bartòk, Stravinsky, Webern font aussi partie de mon panthéon. D’une certaine manière, ma première expérience en matière de musique contemporaine a été la révélation des Variations op. 27 de Webern que j’ai découvertes en 1965, à douze ans, grâce à mon maître Bruno Canino. Je n’oublie pas Ligeti, Grisey, ni Berio et Boulez qui m’ont eux aussi encouragé à composer.
 
Est-ce que la musique est un art propice à l’engagement ?
L’engagement existe à chaque instant de la vie. Nous sommes des sujets à la fois esthétiques et éthiques. Mon engagement dans la polis, la communauté, je le pratique non seulement en adhérant à un rassemblement politique mais également, et je dirais surtout, par l’enseignement. J’ai vu passer dans mes différentes classes, à Strasbourg, en Italie et ailleurs, une centaine de compositeurs, dont certains mènent une belle carrière : Christophe Bertrand, mort beaucoup trop jeune, Jacopo Baboni-Schilingi, Fernando Garnero, Marcin Stanczyk, et certains qui sont au programme du festival Présences cette année comme Marco Momi, Lara Morciano, Stefano Bulfon, Sébastien Rivas ou Pasquale Corrado. Je leur enseigne l’honnêteté intellectuelle, la valeur du travail quotidien (que m’a apprise Donatoni), le respect de sa propre imagination, qui doit pousser à récuser toute complaisance envers les musicologues ou les directeurs artistiques. Ma liberté, au bout du compte, est la valeur qui m’engage le plus dans la société. Il ne faut pas ressembler à Zelig, ce personnage qui était toujours là où il fallait quand il fallait ! L’œuvre personnelle, d’abord ; la commande, c’est ce qui arrive après.
 
Stravinsky disait que le génie est de se faire commander les partitions qu’on a envie d’écrire.
Tout à fait d’accord !
 
Vous sentez-vous l’héritier d’une grande tradition ?
Les artistes ont toujours voyagé, ils ont toujours été sensibles aux courants, à ce qu’ils voyaient ou écoutaient, ce sont des éponges, mais les traditions peuvent jouer un rôle. Les constantes de la musique italienne, s’il fallait en citer quelques-unes, sont l’articulation, la couleur, la clarté de l’harmonie, et ce que j’appellerai le jeu imprévisible. Le contrepoint n’est pas seulement flamand, voyez Palestrina ! Alors, consacrer un festival aux musiciens italiens a un sens, oui, car il existe des éléments communs entre eux. Il y a encore un esprit italien, même si les caractéristiques nationales s’affaiblissent. Personnellement, je trouve mes racines chez Donatoni et Berio, j’ai été influencé par Messiaen et par les spectraux, par exemple, mais je ne le suis pas, par exemple, par le courant principal de la musique allemande actuelle, qui privilège l’esthétique du son bruité. Celle-ci, pour moi, n’est qu’une option parmi d’autres. Je l’apprécie mais elle ne m’appartient pas.
 
N’êtes-vous pas pessimiste quant à l’avenir de la musique savante ? Ne craignez-vous pas qu’elle se marginalise de plus en plus au profit des productions commerciales ?
Non, car les buts sont différents. D’ailleurs, je n’aime pas l’étiquette « savante », je préfère dire « musique écrite ». Coro de Berio ou une symphonie de Beethoven, voilà des partitions écrites une fois pour toutes par le compositeur, il n’est pas prévu qu’un arrangeur vienne les rendre exécutables ou les transformer à son goût. On ne peut pas comparer Susanna Tamaro, qui écrit des livres pleins de bons sentiments, et Umberto Eco. Leur objectifs sont très différents.
 
Propos recueillis par Christian Wasselin
 

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