Les Six dans le tohu-bohu des années 20

Mardi 27 août 2019
Les Six dans le tohu-bohu des années 20 | Maison de la Radio
Les musiciens du groupe des Six seront à l’honneur cet automne, à la faveur de trois concerts donnés les 4, 9 et 12 octobre. L’occasion de nous replonger dans l’époque où fleurit leur talent et leur conception de la musique.
Novembre 1918 : l’Europe est en ruines. La Belle Époque a sombré et ses certitudes avec elle. Les valeurs de la société d’avant-guerre, qui n’a pas su empêcher un conflit meurtrier, sont rejetées : sur le mode du désarroi pour certains, de la révolte pour d’autres, du désir de jouir d’une vie désormais affranchie des tabous pour la plupart. Les romans nous ont laissé l’image de personnages qui flottent sans trop savoir où aller, d’individus qui, tel l’Aurélien d’Aragon ou le Gilles de Drieu La Rochelle, sont les figures emblématiques de cette jeunesse de 1918 marquée au signe de l’à-quoi-bon. Au regard de l’histoire, pourtant, l’époque apparaît d’abord comme une période de ferveurs inouïes. Années 20 : « Années folles ». À côté des désabusés, des hommes proclament haut et clair leurs idéaux et luttent pour leurs valeurs, car le monde détruit est aussi un monde à renaître. Tandis que les politiques rêvent d’une paix durable, que les révolutionnaires se soulèvent, que les syndicalistes se mettent en grève, les artistes, eux créent dans un climat d’effervescence : les « avant-gardes » des Années 20 font, elles aussi, leur révolution en inventant avec exaltation de nouvelles formes et de nouveaux langages.

L’immédiat après-guerre est traversé par une vague de violence. En Russie, les bolchéviques luttent pour s’imposer au prix de deux ans de guerre civile. Le reste de l’Europe est secoué par des soubresauts révolutionnaires (Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht en Allemagne, Béla Kun en Hongrie) et par des mouvements de grève, tandis que les partis socialistes se divisent sur le problème de l’adhésion à la Troisième Internationale.

Dans le domaine artistique, ces années d’agitation extrême sont vécues sur le mode de la désinvolture ou du sarcasme. Satie oppose à la musique savante sa « musique d’ameublement » pleine d’ironie et de cocasseries poétiques. Un même sens de l’humour habite les membres du groupe des Six (Auric, Durey, Honegger, Milhaud, Poulenc et Tailleferre), ces « Nouveaux jeunes » qui se sont réunis autour de Satie à l’initiative de Blaise Cendrars, et qui décident de produire eux-mêmes leur musique en organisant des concerts dans l’atelier du peintre Lejeune. Ils composent, entre autres œuvres communes, les fameux Mariés de la tour Eiffel, chorégraphiés par les Ballets suédois, sur un livret de Cocteau, avec des décors de Jean Hugo. Dans le même temps, Picabia, Breton, Aragon, Soupault et d’autres, rallient le mouvement de Tristan Tzara, qui s’installe à Paris en 1919 ; ils adoptent les mots d’ordre dadaïstes : négation, dérision, provocation et organisent des manifestations diverses destinées à faire scandale, telle la mise en scène grand-guignolesque d’une exposition Max Ernst ainsi relatée par un critique : « André Breton croquait des allumettes, Ribemont-Dessaignes criait à chaque instant “Il pleut sur un crâne“ », Aragon miaulait, Philippe Soupault jouait à cache-cache avec Tristan Tzara, tandis que Benjamin Péret et Charchoune se serraient la main à chaque instant. »
 
La machine qui libère
 
Toutefois, au tournant des années 20, l’atmosphère n’est plus tout à fait la même. Les délicats problèmes du tracé des frontières et du versement des réparations allemandes ont fini par être réglés. Mettant toute leur foi dans la jeune Société des nations, instituée pour garantir le nouvel ordre mondial, l’Europe et les États-Unis nourrissent l’espérance que la Grande Guerre sera la « der des der ». À cet espoir s’ajoutent la confiance qu’inspire la prospérité économique de la reconstruction et l’émerveillement que suscite le progrès technique. On croit aux pouvoirs libérateurs de la machine. La rationalisation des méthodes de production, conçue par Henry Ford à Detroit, gagne l’Europe avec tous les espoirs dont elle est porteuse. L’électrification gagne l’ensemble des campagnes. Le téléphone se généralise. Les ascenseurs apparaissent. Les premiers aspirateurs, l’ancêtre de nos machines à laver, le phonographe, la radio sans fil font leur entrée dans les foyers.

Mais c’est dans le domaine des transports que les changements frappent le plus. Les déplacements en train, déjà fréquents avant la guerre, ne font que se multiplier. Le confort des voyageurs s’accroît, les wagons sont dotés de bars, de dancings. Le luxueux Train bleu inspire même un ballet à Diaghilev sur une musique de Milhaud, tandis qu’Abel Gance se fait le chantre du lyrisme ferroviaire dans son film La Roue. Bugatti, Ferman, 5 CV de Citroën : l’automobile aussi devient d’un usage habituel. Enfin, la décennie des Années folles est la grande période de l’aviation. Elle voit la création de !’Aéropostale, première compagnie destinée à l’acheminement du courrier, et les débuts du transport aérien de passagers sur la ligne Paris-Londres. Trains, automobiles, avions, paquebots : l’époque est aux voyages. Gide part pour le Congo, Paul Morand sillonne l’Europe ; quant à Albert Londres, il parcourt le monde en inventant le grand reportage.

Le paysage change, les comportements aussi. Celui des femmes d’abord qui, après avoir remplacé pendant quatre ans les hommes à l’arrière, entendent tirer le fruit de cette expérience qui les a sorties du cadre domestique. La femme des années 20 acquiert son indépendance : elle travaille, elle fume en public, elle fait du sport, elle conduit, elle se rend seule dans les lieux à la mode. L’union libre, l’homosexualité même, sont revendiquées. La mode se fait le reflet de cette émancipation avec l’adoption une garde-robe adaptée : la jupe courte, vraie révolution, apparaît en 1924. Coco Chanel impose le chapeau-cloche et le tailleur gris ou beige, qui remplacent les étoffes soyeuses et les capelines encombrantes. Le corset est abandonné. Soucieuse de commodité, la mode opte aussi pour une autre silhouette. La robe dite « chemise », en forme de sac, efface la poitrine et abaisse la taille à hauteur des hanches cependant que, symbole par excellence de l’émancipation féminine, la nouvelle coupe « à la garçonne » se diffuse dans le monde entier. La Garçonne, tel est d’ailleurs le titre du roman de Victor Margueritte, le plus gros succès de librairie des années 20, dont l’héroïne réunit toutes les caractéristiques de la femme libérée. Garçonnes également, ces femmes aux cheveux courts et à l’œil cerclé de noir que fixent le peintre Van Dongen et les premiers grands maîtres de l’art de la photographie Jacques Henri Lartigue, Man Ray, Germaine Krull. Les Années 20 sont aussi celles de la consommation de masse. Les « réclames » fleurissent sur les murs des villes et les loisirs deviennent collectifs. Le sport, à ce titre, joue un rôle important. Si la haute bourgeoisie s’adonne au tennis, au golf ou à l’équitation en vertu d’une anglomanie prononcée, le reste de la population, qui pratique surtout la natation et la bicyclette, s’enthousiasme pour le Tour de France et pour les Six Jours cyclistes du Vel’d’Hiv ; elle se presse aux matchs de boxe. Autre distraction collective, le cinématographe connaît un développement extraordinaire. Muet d’abord, parlant à partir de 1928, il draine les foules. Charlot est dans toutes les imaginations. Surtout, le cinéma change de statut : attraction de foire avant-guerre, il est désormais reconnu comme un art à part entière. Dès 1919, Cocteau, Picabia et les Six, qui s’associent pour créer Relâche, insèrent entre les deux parties de ce « ballet instantanéiste » un interlude cinématographique confié à René Clair : Entr’acte.
 
Magnétique et onirique
 
À sa manière, l’art est touché par l’enthousiasme du milieu des années 20. La dérision a vécu. Dans un climat d’effervescence créatrice sans précédent, les avant-gardes de Paris, de Berlin, de Weimar, de New York ou de Saint-Pétersbourg, travaillent à l’invention de nouveaux langages. À Paris, la publication des Champs magnétiques de Breton et Soupault marque l’avènement du surréalisme. Aragon, Desnos et Eluard, qui avaient été dadaïstes, entendent sortir eux aussi de la négation pure. S’appuyant sur les acquis de la psychanalyse, ils veulent libérer l’imagination du contrôle de la raison en faisant surgir les forces inconscientes par l’écriture automatique, le recours à l’hypnose et les notations oniriques. De cette libération seule naîtront des formes nouvelles, car ce qui relève de la raison, de l’ordre, de la contrainte, entrave la réalisation de l’homme ; la richesse de l’humain est à retrouver au moyen des associations spontanées et des hasards du langage. Cette quête de l’insolite n’est pas le fait de la seule littérature. En peinture, les collages relèvent d’une démarche parallèle : la juxtaposition de matériaux hétéroclites doit faire surgir l’étrange. De même, les musiciens Kurt Weill et Hanns Eisler, qui collaborent avec Bertolt Brecht, recourent à la musique de cabaret pour créer, comme dans L’Opéra de quat’sous, les effets de distanciation chers au dramaturge berlinois.

Surréalisme pour les uns, expressionisme pour les autres, invention de nouveaux langages partout. À Vienne, Kandinsky abolit toute référence à des objets naturels sur ses toiles. Schönberg, Berg, et Webern inventent le dodécaphonisme. De l’autre côté de l’Atlantique, Varèse travaille à l’organisation de situations sonores originales tendant à abolir la distinction entre le son et le bruit. Charles Ives et Gershwin se livrent à des expériences d’un autre genre, en puisant dans un large répertoire de citations de musique américaine allant du jazz à la folk music. L’architecture, enfin, invente elle aussi une grammaire de formes nouvelles. Sous l’influence des progrès techniques, le Bauhaus de Weimar ou l’école de Le Corbusier optent pour des espaces et des matériaux fonctionnels. L’évolution touche l’architecture intérieure et le mobilier, comme en témoigne la grande exposition Art-déco de 1925.

De cette première décennie de l’entre-deux-guerres, Paris fut sans aucun doute l’un des pôles majeurs. Les remises en cause, les langages nouveaux y ont éclos dans une atmosphère unique de fêtes et de bouillonnement artistique indissociables. C’est à cela par excellence que les années 20 doivent leur surnom d’Années folles. Les milieux artistiques et les milieux mondains se côtoient dans les bals costumés. La capitale attire de nombreux étrangers et devient un lieu cosmopolite. Avec ses cafés et ses ateliers, Montparnasse regroupe les Italiens Chirico et Modigliani, les Russes Soutine et Chagall, les Espagnols Picasso et Juan Gris. Une vague d’américanisme déferle sur Paris avec le music-hall, Joséphine Baker et la Revue nègre, et le jazz bien sûr. C’est d’ailleurs au son du jazz et sous la toile de Picabia L’Œil cacodylate que tout le gratin parisien se retrouve au Bœuf sur le Toit : Jean Cocteau qui en est le pilier, Picasso et Desnos, Léon-Paul Fargue et Morand, la princesse Murat, René Clair, les Six, Satie avec son col raide et son grand parapluie, ainsi qu’une foule d’autres poètes, acteurs, gens du monde, cocottes, marchands de tableaux, éditeurs. Il ne manque que Marcel Proust qui s’exclame dans sa chambre : « Ah, que je voudrais être assez bien portant pour aller une fois au cinéma et au Bœuf sur le toit ! »
 
Laetitia Le Guay
 

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