Londres et l'Europe : miroir ou bouclier ?

Jeudi 6 septembre 2018
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Londres et l'Europe : miroir ou bouclier ? | Maison de la Radio
Radio France prend le prétexte de la signature du Brexit pour emmener Chopin visiter le Swinging London.
Les arguments d’autorité vont rarement en faveur du rayonnement de la musique anglaise… en tout cas pour celle du XIXe siècle. Nous pouvons multiplier les citations de figures respectées : Stendhal écrit en 1817 que « les Anglais sont des gens pour qui la musique est lettre close » ; et Chopin soupire, lors de son unique séjour à Londres (en 1848) : « L’Angleterre est tellement enlisée dans l’ennui du conventionnalisme que ça leur est égal que la musique soit bonne ou mauvaise, puisque de toute manière ils l’écoutent du matin au soir. Ils accompagnent leurs concours floraux de musique, leurs dîners de musique, leurs enchères de musique… » Le troisième argument enfin, plus neutre, mais qui va directement au centre de l’affaire, nous vient de Berlioz en 1827 : « Il n’y a pas de ville au monde, j’en suis convaincu, où l’on consomme autant de musique qu’à Londres. » Même si le mot consommation peut heurter nos oreilles mélomanes, l’idée n’est pas si terrible à appréhender : l’Angleterre est largement présentée, non pas comme productrice, mais comme friande de musique.

Le saviez-vous ?
1711 : le premier orgue en Europe à être capable de nuances est installé, à Londres, dans l’église St Magnus-the-Martyr. Le mécanisme ouvrait et fermait des volets sur une boîte contenant des tuyaux, grâce à une « ratchet swell pedal » permettant à l’organiste de contrôler le volume sonore à la sortie des tuyaux.


Concerts payants
Le public payant, tel que nous le connaissons aujourd’hui, naît à Venise dans les années 1630. À cette époque, seules les classes aisées peuvent s’autoriser ce genre de sortie. Quand le principe s’exporte à Londres, quelques années plus tard, le public est plus large, et viennent s’entasser sur les bancs marchands et négociants. L’exemple de Londres sera suivi dans toute l’Europe. Les premiers concerts payants seront organisés par le violoniste John Bannister en 1672, à Fleet Street. Huit ans plus tard, la première salle de concert du monde est construite à Villiers Street (la plus ancienne salle de concert encore en activité, la Holywell Music Room, construite en 1748, est aujourd’hui à Oxford).

Le saviez-vous ?
1710 : l’arrivée (définitive) de Haendel à Londres coïncide avec l’achèvement de St Paul’s Cathedral par le grand architecte du classicisme londonien Christopher Wren, ainsi qu’avec l’invention de la machine à vapeur par Thomas Newcomen.


Messiah contre Beggar’s Opera
C’est le développement d’une classe moyenne, sur le terreau de l’industrie galopante, qui détermine réellement la direction que prendra, et gardera, la musique (et la culture) anglaise. Si la musique fastueuse de Haendel survit à l’épreuve du temps, il y a fort à parier que les Londoniens préféraient fredonner des opéras-ballades, sorte de chroniques décrivant musicalement la vie quotidienne dans tout ce qu’elle avait de médiocre et de « cosy ». The Beggar’s Opera de John Gay en est le meilleur exemple. Même le public régulier des opéras italiens commence à soulever le sourcil : pourquoi ne pas avoir plus d’opéras en langue anglaise, chantés par des adultes plus proches d’eux, sur des sujets familiers ?

Le saviez-vous ?
1888 : C’est la date de l’enregistrement le plus ancien que nous ayons conservé d’une œuvre de musique classique. Il s’agit de l’oratorio Israel in Egypt de Haendel, enregistré en juin 1888 au Crystal Palace de Londres sur un cylindre de paraffine.


Promenades
Évidemment, si la musique doit sortir de son écrin et devenir (dangereusement) synonyme de divertissement, alors il faut la sortir dans la rue. Avant les BBC Proms, il y avait les Pleasure Gardens (« Jardins de plaisirs ») du Ranelagh et de Vauxhall, de part et d’autre de la Tamise. La Rotonde du Ranelagh, sujet d’une peinture de Canaletto, a été le théâtre d’un récital donné par un Mozart de neuf ans devant un parterre de deux milles personnes. Une répétition publique aux Pleasure Gardens des Feux d’artifices royaux en 1749, au milieu des acrobates, mangeurs de feu et fildeféristes pouvait paralyser le centre de Londres pendant trois heures. Johann Christian Bach a composé des chansons pour les jardins de Vauxhall pendant quinze ans, en compétition avec un homme-orchestre nommé Rivolta, capable de jouer simultanément de la guitare, des percussions, de l’harmonica et de la cornemuse.

Le saviez-vous ?
Le dernier concert de Chopin a eu lieu en novembre 1848 au Guildhall de Londres à l’occasion d’une levée de fonds pour les réfugiés polonais.


Le syndrome Sherlock Holmes
Sherlock Holmes est une incarnation de Londres : il assiste aux concerts de Pablo de Sarasate au St James Hall, joue des mélodies de Mendelssohn, connaît toutes les anecdotes sur Paganini, semble en pincer pour la bien réelle Wilhelmine Norman-Neruda, violoniste autrichienne, écrit une monographie de Roland de Lassus, assiste aux Huguenots de Meyerbeer. Si nous croisons les « témoignages » de Sherlock Holmes et les critiques de G.B. Shaw (l’auteur de Pygmalion), il devient presque absurde qu’ils ne se soient pas croisés ! Une chose est certaine cependant : la vie musicale londonienne de Sherlock Holmes est un miroir tendu vers une pratique européenne plus qu’anglaise. Les interprètes sont autrichiens, les compositeurs français : nulle part dans les aventures de ce Londres-fait-homme nous ne voyons la mention d’artistes britanniques !

Le saviez-vous ?
1856 : il a été déconseillé à la reine Victoria d’assister à la création londonienne de La Traviata. La partition de Verdi, jugée encore plus sulfureuse que La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas, ne doit pas sembler approuvée par la couronne !


Light after light…
Le XXe siècle est une autre affaire : dans un monde secoué par les détonations et les bruits de bottes, il y a quelque chose de séduisant dans l’odeur d’herbe fraîchement coupée qui se dégage des partitions patriotiques d’Elgar ou de Vaughan Williams. Largement considérée comme un renouveau pour la musique anglaise, la bascule entre le XIXe et le XXe siècle voit les Londoniens sortir de leur position de public et s’agiter sur leurs bancs de spectateur, jusqu’à produire la majestueuse London Symphony de Ralph Vaughan Williams en 1914. Son dernier mouvement, inspiré de Tono Bungay d’H.G. Wells, décrit un navire de guerre qui fend les eaux de la Tamise, longe les bâtiments familiers de la capitale et se dirige vers la mer.
Ces bâtiments familiers, ces cinémas, ces théâtres, ces music-halls… Aussi logique que cela puisse paraître, ces bâtiments sont littéralement les fondations des salles de concert d’aujourd’hui : Scala et Troxy étaient des cinémas, Shepherd’s Bush Empire, Academy Brixton et Koko étaient des théâtres, Hoxton Hall était un music-hall, etc.

Le saviez-vous ?
1962 : nous plaçons les débuts de la « London Scene » avec le concert des Rolling Stones au Marquee Jazz Club. Mais les débuts de la pop londonienne remontent aux années 50, sur les scènes du 2i’s Coffee Bar et du Cat’s Whisker. 


Le mot de Sir Simon
L’histoire de la musique à Londres est celle de son peuple. Certes, il apparaît que Londres « consomme » plus qu’elle ne produit, mais cela élève la consommation au rang d’art. Qu’il soit public ou acteur de la musique, le Londonien et ses pierres ont la capacité de s’approprier le musicien de passage : de Haendel aux Ramones, toute musique jouée à Londres EST londonienne. Et laissons le mot de la fin à Sir Simon Rattle qui remarque en 2013 à Baden-Baden : « Nous les Britanniques avons toutes les raisons d’être modestes quant à notre musique. Il ne faut l’écouter qu’à doses homéopathiques. »

Christophe Dilys
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