L’ultimatum de Jodlowski

Mercredi 9 mars 2016
L’ultimatum de Jodlowski | Maison de la Radio et de la Musique
L’Orchestre Philharmonique de Radio France et son directeur musical lanceront, le 18 mars prochain, l’ultimatum de Pierre Jodlowski. Ultimatum : une œuvre inspirée de Pessoa, commandée par Musique Nouvelle en Liberté dans le cadre du Grand Prix Lycéen des Compositeurs. Qu’en dit le compositeur ?

DANS SON ULTIMATUM DE 1917, Fernando Pessoa jugeait l’Europe avec une violence inouïe, accusant le pouvoir (politique, bourgeois, industriel) d’avoir mené le monde à un état de profond délabrement… Cette parole prophétique pourrait avoir été écrite aujourd’hui, tant nous traversons une période troublée où les valeurs morales et éthiques sont bousculées chaque jour, où les spectres de l’obscurantisme sont un peu plus présents dans une Europe qui peine à trouver sa cohérence, son identité, sa force. Quoi de plus évident quand on sait que notre Europe contemporaine s’est avant tout construite sur des bases économiques laissant de côté ce qui pourtant en fait sa richesse intrinsèque : sa formidable pluralité de cultures, de langues, de couleurs, d’histoires, de paroles… Sommes-nous ainsi devenus aveugles ?
 
À l’heure où des familles syriennes agonisent dans les cales de bateaux vétustes entre les mains de réseaux corrompus, nous continuons paisiblement de nous laisser abreuver de flots audiovisuels d’une totale vacuité. Nous continuons de vivre en extase tranquille les prouesses des stars dopées du milieu sportif, des performances des grands chanteurs d’opéra ou des grands chefs d’orchestre, des pseudo-artistes de la télé-réalité… Ceux-ci empochant sous nos yeux fatigués des salaires qui dépassent le plus simple entendement au détriment des groupuscules moribonds de ce que nous appelions les artistes.
 
Lorsque j’ai rencontré les adolescents participant au Grand Prix Lycéen des Compositeurs, j’ai été frappé par leur immense besoin de repères ; leur attachement à une parole pouvant leur donner un peu d’esprit critique ou plus simplement quelques critères pour avancer sur le chemin de la vie. J’ai beaucoup insisté sur le rôle de l’artiste qui fait œuvre dans le sens contraire au divertissement. Un artiste qui n’a pour seul privilège que sa solitude et un peu de temps consacré à l’observation du monde pour la transcrire avec toute son intime conviction dans sa musique ou dans ses mots.
 
J’ai pensé, à la lecture de ce texte de Pessoa, qu’il était plus que jamais aujourd’hui nécessaire que l’œuvre fasse acte de rébellion pour s’opposer à ce que prétendent nous dicter ces personnages égocentriques et obsédés par leur notoriété. Ceux-là même qui sont capables de porter Mozart au statut intouchable d’icône en méprisant par ailleurs les artistes de leur temps. Mozart est mort et tant mieux pour eux, car lui non plus, n’était pas si commode !
Cette œuvre est avant tout dédiée aux trois mille lycéens de France qui participent à ce Prix, à la famille des compositeurs vivants et à tous ceux qui, encore, leur font confiance pour porter une parole qui n’a d’autre fonction que d’être libre.
 
P. J.
 
A propos de la partition :
 
« J’ai volontairement choisi un texte politique, engagé, car l’artiste doit participer à ce type de réflexion. Le texte a conditionné la forme de l’œuvre, qui est construite à partir de sa structure poétique et formelle. L’effectif a été choisi d’abord pour une raison technique : le texte étant enregistré par des lycéens, je ne pouvais pas préjuger du résultat, mais je sais que les cordes laissent plus d’espace à la voix parlée ; ensuite pour une raison qui tient à l’homogénéité de la couleur instrumentale, les percussions faisant le lien entre les sons électroniques et la présence acoustique des cordes.
 
J’ai adapté en deux parties les extraits du texte de Pessoa : une partie critique d’abord, qui dénonce, et une partie où le poète s’adresse à nous en énonçant ce dont nous aurions besoin. Dans la première partie, la tension va croissant avec un matériau qui s’accumule, dans la seconde partie l’écriture est plus calme. Une coda couronne le tout, sous la forme d’un crescendo fait d’énergie pure, sans les voix.
 
Les voix sont celles de quatre lycéens, choisies sur la vingtaine d’enregistrements du texte que j’ai reçue ; ces voix disent (et donc ne chantent pas), avec une légère distorsion, comme si elles arrivaient à nous à travers un mégaphone, pour accuser le côté revendicatif : deux voix de garçons qui sont les voix principales, et deux voix de filles, l’une qui est chuchotée, et semble venir de l’intérieur, et l’autre, très jeune, qui apparaît à la fin de la première partie. »

Propos recueillis par Ch. W.
 
Après des études au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, Pierre Jodlowski suit le cursus de composition et d’informatique musicale de l’Ircam, puis fonde le collectif éOle – en résidence à Odyssud Blagnac depuis 1998 – et le festival Novelum à Toulouse. Compositeur, il se produit en France et à l’étranger dans la plupart des lieux consacrés à la musique contemporaine mais aussi dans des circuits parallèles (ceux de la danse, du théâtre, des arts plastiques ou des musiques électroniques). Il travaille également l’image, la programmation interactive, la mise en scène, et revendique la pratique d’une musique « active » : dans sa dimension physique (gestes, énergies, espaces) comme psychologique (évocation, mémoire, dimension cinématographique). Il vit actuellement entre la France et la Pologne.
 
Le concert du 18 mars sera diffusé en direct sur France Musique.
 

INSCRIPTION AUX NEWSLETTERSX

Chaque mois, recevez toute l’actualité culturelle de Radio France : concerts et spectacles, avant-premières, lives antennes, émissions, activités jeune public, bons plans...
Sélectionnez la ou les newsletters qui vous ressemblent ! 

Séléctionnez vos newsletters

(*) Informations indispensables

Les données recueillies par RF sont destinées à l’envoi par courrier électronique de contenus et d’informations relatifs aux programmes, évènements et actualités de RF et de ses chaînes selon les choix d’abonnements que vous avez effectués. Conformément à la loi Informatique et libertés n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, ainsi qu’au règlement européen n°2016-679 relatif à la protection des données personnelles vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, d’opposition et de portabilité sur les données vous concernant ainsi qu’un droit de limitation du traitement. Pour exercer vos droits, veuillez adresser un courrier à l’adresse suivante : Radio France, Délégué à la protection des données personnelles, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou un courriel à l’adresse suivante : dpdp@radiofrance.com, en précisant l’objet de votre demande et en y joignant une copie de votre pièce d’identité.

Conformément aux dispositions susvisées, vous pouvez également définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication des données vous concernant après votre décès. Pour cela, vous devez enregistrer lesdites directives auprès de Radio France. A ce titre, vous pouvez choisir une personne chargée de l’exécution de ces directives ou, à défaut, il s’agira de vos ayants droits. Ces directives sont modifiables à tout moment.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter vos droits sur le site de la CNIL