Mahler, le chant, la terre et le ciel

Vendredi 14 août 2015
Mahler, le chant, la terre et le ciel | Maison de la Radio
Mikko Franck dirige, le 25 septembre, cette vraie-fausse symphonie de Mahler intitulée Le Chant de la Terre.

LA COMPOSITION du Chant de la Terre est inséparable de celle de la Neuvième Symphonie. Après la trilogie instrumentale que forment les Cinquième, Sixième et Septième Symphonies, Mahler entreprend une partition surprenante, à la fois par ses dimensions, par les effectifs qu’elle convoque et surtout par son esprit : la Huitième Symphonie, écrite pendant le seul été 1906, renonce à donner du monde une vision « tragique et subjective » ; elle clame l’amour créateur et l’amour de la femme, qui se résolvent dans l’amour divin. Après cette « immense dispensatrice de joie », quelle partition écrire ? Une autre symphonie, logiquement. Qui portera le numéro neuf. Neuf ? Sans trop solliciter l’anecdote, sans abuser non plus du pathétique des situations, il faut rappeler ici que Mahler était superstitieux, suffisamment en tout cas pour craindre d’aborder le chiffre fatal. Beethoven n’était-il pas mort avant d’avoir pu mener à bien sa Dixième Symphonie ? Bruckner n’avait-il pas laissé inachevée sa propre Neuvième ?
 
Mahler tergiverse. Il a envie d’entreprendre une neuvième symphonie – mais il n’ose pas. Il trouve alors, selon le mot d’Henry-Louis de La Grange, une « ruse innocente » : écrire une vraie-fausse Neuvième. Ce sera Le Chant de la terre, symphonie de lieder qui inaugure la dernière manière de Mahler et sera composée pendant l’été 1908.
 
Un été sans musique
 
Fidèle à sa tradition personnelle, Mahler met en effet à profit les mois d’été pour composer. Le compte n’y est pas cependant : si la Huitième a été composée en 1906 et le Chant de la terre en 1908, quid de l’année 1907 ? 1907 est l’année terrible : celle qui voit la mort de la fille aînée de Mahler, Maria Anna (Putzi), victime de la diphtérie et de la scarlatine ; celle qui voit aussi Mahler apprendre qu’il est atteint d’une maladie de cœur ; celle qui le voit enfin démissionner de l’Opéra de Vienne à la suite d’une cabale et accepter d’aller diriger aux États-Unis. 1907 est une année sans composition nouvelle. Le musicien sera de retour en Europe en mai 1908, s’installera pendant l’été à Toblach (aujourd’hui Dobiacco), dans les Dolomites, et y écrira Le Chant de la terre.
 
Mahler ne trouve pas l’occasion, cependant, d’assurer la création de sa nouvelle œuvre. Il composera en 1909 la Neuvième Symphonie, toute superstition oubliée, commencera l’été suivant la Dixième, mais la laissera inachevée. Le Chant de la terre sera créé à Munich le 20 novembre 1911, la Neuvième Symphonie le 26 juin de l’année suivante à Vienne ; c’est Bruno Walter qui assurera ces deux créations posthumes.
 
Traductions de traductions
 
Le Chant de la terre est la première des œuvres pénétrées de cette résignation qui sera aussi le sentiment dominant des Neuvième et Dixième Symphonies. Il puise sa source dans La Flûte chinoise, recueil de poèmes chinois traduits en allemand par Hans Bethge (1876-1946) – qui en réalité ne connaît pas le chinois et travaille à partir de traductions déjà publiées en allemand et en français ! C’est à la fin de l’été 1907 que son ami Theobald Pollack a offert ce livre à Mahler. Au mois de juillet suivant, ce dernier n’a pas oublié ces poèmes, dont le désir de bonheur, l’amour de la nature consolatrice et la nostalgie semblent un écho de ses propres voix intérieures. Il en choisit sept (signés Li-Taï-Po, Tchang-Tsi, Mong-Kao-Jan et Wang-Sei), dont deux serviront pour le dernier mouvement de la partition, les met en musique et retrouve confiance. Le titre définitif, Das Lied von der Erde (Le Chant de la terre), ne sera trouvé qu’à New York, au cours de l’hiver suivant. Encore Mahler ajoutera-t-il plus tard sur sa partition la mention : « Symphonie pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre ».
 
L’œuvre nouvelle, d’une certaine manière, a réconcilié Mahler avec la beauté du monde. La révolte, rageuse ou abattue, n’est plus de saison. « J’ai travaillé avec zèle et vous comprendrez ainsi que je me sois assez bien adapté à ma nouvelle condition. (...) De beaux moments m’ont été accordés et je crois n’avoir rien fait jusqu’ici d’aussi personnel », écrit-il à Bruno Walter.
 
Le détachement comme adieu
 
Les six parties du Chant de la terre font alterner la voix du ténor avec celle de l’alto (ou du baryton). Les cinq premières ont la dimension de la plupart des Kindertotenlieder ou des Lieder des Knaben Wunderhorn, la dernière est aussi longue à elle seule que les cinq autres réunies. Le premier lied est un hymne délibérément caricatural et outré à l’ivresse qui sauve de tout, le deuxième un mouvement lent on ne peut plus délicat qui permet à Mahler d’aborder le registre de la nostalgie, lequel ne quittera plus l’œuvre jusqu’à la fin. Le compositeur utilise quelques couleurs orientales de pure convention pour faire crédit à une ironie souriante et non plus se rire de lui-même, comme il le faisait jadis dans ses pages les plus rageuses (mais comme il le fera encore dans la Neuvième Symphonie). L’évocation de la solitude et de l’automne, puis de la jeunesse (troisième lied) et de la beauté (quatrième lied), précèdent un dernier chant d’ivresse (cinquième lied), plus retenu que le premier.
 
Comme c’était le cas dans la Sixième Symphonie, c’est dans le finale qu’il faut chercher la clef de l’ouvrage. Méditation immense et détachée, interrompue de quelques interludes instrumentaux d’un souffle éperdu, « L’Adieu » final passe alternativement de la douleur à la contemplation, puis choisit de prendre congé. Il s’achève par la répétition sans fin du mot « Ewig » (« éternellement ») qui fait se dissoudre la musique dans le silence.
 
Christian Wasselin
 
Le concert du 25 septembre sera diffusé en direct sur France Musique.
 

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