Orphée emprisonné

Mercredi 27 Février 2019
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Orphée emprisonné | Maison de la Radio
Des femmes détenues chantent avec des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. « Orphée emprisonné », tel est le thème du concert qu’elles ont donné le 7 décembre dernier à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

La Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis a tout d’une ville en soi, d’une ville loin du village, d’une ville loin de tout. Vue d’hélicoptère, elle ressemble à un assemblage de figures géométriques. Quand on approche de ses hauts murs toutefois, après avoir franchi parkings et terrains vagues, l’endroit pourrait évoquer aussi bien un lycée délabré des années 70 qu’un hôpital en quête de crédits ou une gare de RER à l’abandon. La prison est une administration comme les autres, avec ses hygiaphones, ses guichets, ses portiques. Ce 7 décembre, le temps ajoute son gris à la grisaille. Quand l’heure du rendez-vous arrive, une porte s’ouvre en grinçant. À l’intérieur, les murs sont décrépits, les portes gémissent les unes après les autres, on franchit une grille à la condition que la précédente soit fermée. Nous voici dans le bâtiment des femmes. Un couloir, une grille, un corridor, puis un escalier hélicoïdal : au sommet s’ouvre la salle dite polyculturelle, réservée pêle-mêle au culte, au cinéma, aux spectacles. Une salle ronde munie de deux pianos droits. « Interdiction formelle d’ouvrir les fenêtres non grillagées », est-il précisé. C’est dans cette salle que doit avoir lieu le concert que préparent depuis trois mois une dizaine de femmes détenues.

Le public est nombreux. Il se compose de détenues qui pour la plupart ressemblent à des Carmen volubiles, insolentes, rieuses. Sur les chaises, également, deux psychologues muets, quelques membres du personnel de la prison, deux religieuses aux joues rebondies. L’imam n’est pas venu. Il y a aussi quelques journalistes qui s’interrogent : vient-on applaudir des prisonnières sur le chemin de la rédemption ? ou l’énergie d’un avocat, Grégoire Etrillard, fondateur de l’association En Chœur, qui croit au pouvoir de la musique ? « Rien ne dit que l’extérieur et l’intérieur de la prison doivent vivre dans une séparation totale, explique Grégoire Etrillard, que dedans et dehors soient comme l’huile et l’eau, qui se croisent sans jamais se lier. » C’est aussi l’avis des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui, depuis septembre, semaine après semaine, viennent faire répéter les volontaires, parmi les détenues, qui veulent à tout prix respirer un autre air que celui de la cellule et de la cour. Elles ont travaillé dans le cadre de seize ateliers coordonnés par la soprano Johanne Cassar, qui elle aussi croit au mythe d’Orphée, celui qui descend au fond des plus sombres cachots pour en sortir à force de chant et de foi en la lumière, en l’amour.

Les musiciens de l’orchestre entrent et s’installent devant la scène. Ils sont une quinzaine, essentiellement des cordes, emmenés par Jean-Philippe Kuzma. Le pianiste Martin Surot est prêt. Grégoire Etrillard dit quelques mots : « La prison est un monde avec son propre temps. » Le concert peut commencer. Elles ne sont que six détenues à monter sur scène, car entre-temps plusieurs d’entre elles ont été libérées. Certaines ont voulu revenir, le temps de montrer ce qu’elles savent faire, mais l’administration est inflexible : une fois dehors, vous ne pouvez pas rentrer. Au fait, se demande-t-on, qu’ont-elles fait pour se retrouver en prison ? Vol, meurtre, terrorisme ?

La mezzo-soprano Jeanne Bazin se joint à elles pour leur donner de l’assurance et garantir l’homogénéité de l’ensemble. L’orchestre commence par la Danse des furies de l’Orphée de Gluck. Puis tout s’enchaîne : extraits de textes lus par les détenues, pages instrumentales et bien sûr pages vocales. Six chanteuses, six voix, six physionomies : il y a celle qui porte une ample tunique blanche pour montrer qu’elle vit un moment hors du commun, celle qui lève les yeux au ciel quand elle prononce le mot amour dans la Habanera de Carmen, celle qui chante par cœur mais jette un coup d’œil sur la partition de sa voisine, celle qui ne peut pas s’empêcher de battre la musique de ses doigts et de ses hanches, celle qui a eu l’autorisation de se maquiller pour la circonstance et ne s’en est pas privé, celle qui vient de loin et dit quelques mots en portugais.

Au fond, des gardiens surveillent. Pensent-ils, comme l’affirment les détenues sur scène, que la musique est un « aphrodisiaque naturel », qu’elle « embellit la femme » ? Dans le public, les autres réagissent elles aussi lorsqu’il est question d’amour. Summertime ou les extraits de la musique d’Orfeo negro sont chantés et écoutés avec concentration : on sent qu’il y a là des énergies diverses, des tempéraments divers, des misères et des espoirs qui se rencontrent.

Après trois quarts d’heure, le concert s’achève. Les musiciens applaudissent les chanteuses, qui applaudissent les musiciens et n’en reviennent pas d’être là, d’avoir chanté, d’être acclamées. Grégoire Etrillard n’est pas le moins ému. Il sait qu’il a fait entrer un air frais dans l’atmosphère étouffante de la prison. Il respire un bon coup. Il se promet de recommencer à encourager d’autres femmes à chanter, de réinviter Orphée.
 
Christian Wasselin

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