Paradis artificiels et musiques stupéfiantes

Lundi 26 août 2019
Paradis artificiels et musiques stupéfiantes | Maison de la Radio
Le 18 septembre prochain, l’Orchestre National revient à la Symphonie fantastique. Une œuvre qui raconte les mésaventures d’un mangeur d’opium et nous donne l’occasion de partir à la découverte d’un répertoire aux sujets illicites.
Inventé en 2007, le logiciel américain I-doser inquiète l’opinion public dans les mois qui suivent sa création. Il propose en effet des doses de « drogues auditives » censées provoquer chez l’auditeur les mêmes effets que la consommation de haschich, de LSD, de mescaline, de cocaïne et autres paradis artificiels. Bien que les effets de ces compositions n’aient jamais été prouvés, cet épisode rappelle les liens étroits qui unissent la musique à la consommation de psychotropes. Si leur présence dans le rock (d’Elvis Presley au courant psychédélique), le jazz (la déchéance de Chet Baker et les improvisations de Monk), la techno (les rave parties) est plutôt connue, c’est beaucoup moins vrai en ce qui concerne la musique dite savante. Même si la télévision aime à représenter les instrumentistes et chefs d’orchestre comme des ersatz de Glenn Gould ou de Leonard Bernstein (De battre mon cœur s’est arrêté ou plus récemment les séries Mozart in the jungle et Philharmonia), les œuvres composées sous l’effet de la drogue ou s’inspirant simplement de celle-ci sont plutôt rares. Examinons quelques cas de trips musicaux. 

L’opium dans la Symphonie fantastique de Berlioz et les Mélodies persanes de Saint-Saëns
 
La Symphonie fantastique (1830) de Berlioz est peut-être l’irruption la plus célèbre d’un paradis artificiel dans la musique qu’on appelle sérieuse. Ce chef d’œuvre évoque à la manière des Confessions d’un mangeur d’opium anglais de Thomas de Quincey (1822) les terribles hallucinations d’un artiste amoureux dont la déception est telle qu’il tente de mettre fin à ses jours par l’ingestion d’opium. L’histoire racontée par Berlioz ne dit pas s’il l’a fumé ou infusé en tisane, deux modes de consommation populaires dans le Paris de cette époque selon Baudelaire. En revanche, le musicien précise, dans la présentation du quatrième mouvement de sa symphonie, que « la dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un sommeil accompagné des plus horribles visions ». Si cette « Marche au supplice » plonge l’auditeur dans un monde inconnu, aussi grotesque qu’effrayant, le cinquième et dernier mouvement va plus loin encore dans le fantastique noir. On passe, comme l’évoquera Théophile Gautier dans Le Club des hachichins (1846), du kief au cauchemar : « Il se voit au sabbat, au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce, réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris semblent répondre. » Dans la Symphonie fantastique, le caractère surnaturel du poison et de ses effets est notamment évoqué par des timbres extraordinaires : les baguettes d’éponge utilisées par les timbaliers, les deux cloches derrière la scène, ou encore le jeu col legno des cordes (le bois de l’archet sautant sur les cordes) pour évoquer le cliquetis des squelettes dansants.
L’ivresse de l’opium est également au cœur de la sixième et dernière des Mélodies persanes (1870) de Saint-Saëns. Comme c’est le cas de l’intégralité des mélodies du cycle, les vers de « Tournoiement » sont extraits d’un vaste recueil poétique orientaliste d’Armand Renaud (1836-1895) : Nuits persanes, où l’auteur présente, au fil de ses poèmes, les différents états hallucinatoires de l’opiomane. Les tournoiements interviennent au début du voyage intérieur et sont représentés musicalement par un motif pianistique implacable, composé d’un flot impétueux et incessant de doubles croches.
 
Hachish de Serguei Liapounov
 
L’Orient est également au cœur du poème symphonique Hachish (1913) de Sergueï Liapounov (1859-1924). Fruit d’une période féconde, cette fresque orchestrale s’inspire d’un poème éponyme du comte Arseni Golenichev-Koutouzov (1848-1913), connu notamment pour avoir écrit le texte des Chants et danses de la mort (1877) mis en musique par son ami Moussorgski. Très proche des thèmes et des orchestrations d’un Rimski-Korsakov ou d’un Borodine, la partition grandiloquente de Liapounov évoque un Orient fantasmé. Une fois que le chant du muezzin s’est dissipé dans le calme de la nuit, un vieil homme rejoint un groupe de fumeur de narguilé. À la faveur des fumerolles qu’il inhale, l’homme retrouve un regard d’enfant. La naïveté cède rapidement place à la peur lorsque les haschischins se transforment en créatures inquiétantes, font des pas de danses sur eux-mêmes, de plus en plus vite, comme des derviches tourneurs drogués à la musique et à la danse.
 
La mescaline dans Mescaline Mix de Terry Riley et les Images du monde visionnaire de Gilbert Amy
 
Mescaline Mix (1960-1962) est de ces œuvres qui plongent l’auditeur dans un profond malaise. Cette pièce électroacoustique composée par le jeune Terry Riley met à profit les techniques de composition sur bande magnétique pour mettre l’auditeur dans la peau d’un consommateur de mescaline, drogue surpuissante extraite du peyotl, petit cactus d’Amérique centrale. Utilisé par les tribus huicholes à l’occasion de rituels chamaniques, ce psychotrope est la base de la mescaline qui a tant fasciné Antonin Artaud mais aussi Terry Riley qui en consomma pour la composition de cette pièce. Sa pièce, sans trajectoire, distord les rires de trois personnes au point qu’ils se changent en pleurs. Les bandes forment un contrepoint de voix inhumaines, de sons électroniques, d’explosions au ralenti, le tout accompagné d’un vaporeux et mélancolique blues improvisé par Terry Riley au piano. La même démarche de voyant rimbaldien a poussé Henri Michaux à écrire le film expérimental Images du monde visionnaire (1963). Bien qu’éloigné esthétiquement de Mescaline Mix, cette œuvre expérimentale réalisée par Éric Duvivier et mise en musique par Gilbert Amy, propose elle aussi de suivre les délires d’un consommateur de haschich et de mescaline. Dans l’introduction de son film, Henri Michaux écrit : « Quoique les visions mescaliniennes passent ordinairement dans le plus absolu silence, ce n’est pas sans raison que la musique a été introduite dans cette partie. Elle y a un rôle. » La musique serait-elle la plus belle de toutes les hallucinations auditives ?
 
Max d’Ozolme
 

​Écouter la Symphonique Fantastique

Symphonie fantastique, Emmanuel Krivine

Symphonie fantastique, Emmanuel Krivine | Maison de la Radio
Concert symphonique

Orchestre National de France

Emmanuel Krivine direction
Marie-Nicole Lemieux contralto
Concert de rentrée : voici venir la saison nouvelle ! 
Mercredi18septembre201920h00 Maison de la radio - Auditorium

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