Petite généalogie du mot « baroque »

Jeudi 29 novembre 2018
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Petite généalogie du mot « baroque » | Maison de la Radio
En attendant la Passion selon saint Matthieu que dirigera Vaclav Lust le 19 avril, plusieurs concerts, cet hiver, nous fixent rendez-vous avec la musique qu’on appelle baroque. L’Enfance du Christ elle-même est de la partie, c’est dire ! Mais que signifie le mot baroque, au juste ?
Il est d’usage, au début d’un article consacré à l’art baroque, de rappeler que baroque vient du portugais barroco, mot qui signifie « perle irrégulière ». Une perle, c’est-à-dire quelque chose de poli et de rond ; mais qui, par sa forme, échappe aux canons.

Le mot, dans son acception courante, a eu longtemps une connotation péjorative : d’irrégulier on glisse rapidement à imparfait, à bizarre, à excentrique, à inquiétant. Pour François Truffaut, ainsi, est baroque l’irruption du fait divers dans la vie quotidienne. Et c’est André Téchiné qui intitule Barocco l’un de ses plus beaux films. Au mieux, le mot baroque désignerait le grain de sable ou le mouton noir ; au mieux, il pourrait être un synonyme de sublime (par opposition à la perfection harmonieuse que suppose le mot beau), sans pour autant se rapporter à cette esthétique du XVIIIe siècle chère à des artistes comme Joseph Vernet ou Füssli, et qu’a théorisée Diderot. On emploie en effet le mot baroque, dans le domaine de l’architecture et de la peinture, pour désigner un courant qui s’est épanoui à la faveur de la Contre-Réforme, c’est-à-dire surtout au XVIIe siècle. Extase, vertige, telles sont les vertus de l’art baroque, dont l’ornementation proliférante et les courbes enchevêtrées s’opposent à la prétendue austérité luthérienne ou calviniste. Le rococo en sera l’apothéose ou la dérision, au choix.

Quant à la musique de ce temps, longtemps elle a été qualifiée de musique ancienne, sans qu’alors on se soit beaucoup soucié de distinguer sa provenance géographique ou les genres qu’elle illustrait. Les Indes galantes et la Water Music comptaient parmi les fleurons d’une longue période imprécise, en tout cas antérieure à l’ère dite romantique (le XIXe, pour aller vite) et à celle de la musique classique stricto sensu (celle de la seconde moitié du XVIIIe, telle qu’elle fut notamment illustrée par Haydn et Mozart), même si un mot comme romantique mériterait lui aussi d’être approché d’une manière bien moins sommaire. Les dictionnaires ? Ils nous renseignent peu. Prenons le Petit Robert. À l’entrée « Baroque », on lit : « Qui est à l’opposé du classicisme, laisse libre cours à la sensibilité, à la fantaisie. » N’est-ce pas là une définition idéalement académique du romantisme ?

En ce temps-là, certains ensembles spécialisés (ceux de Jean-François Paillard, de Raymond Leppard ou de Neville Marriner) se substituaient parfois aux orchestres symphoniques, mais la musique dite « ancienne » était alors jouée sur les mêmes instruments que celle du XIXe et du XXe siècle. Quoi, les hautbois de Stravinsky pour Lully, les mêmes archets pour Monteverdi et Debussy ? Des interprètes se posent la question au début des années 1970 et y répondent en bouleversant l’interprétation de ce répertoire : non, il n’est pas possible de jouer Cavalli comme on joue Bruckner. Oui, il faut choisir les instruments qui correspondent à cette musique, mais aussi les modes de jeu, les coups d’archet, la disposition des instruments et leur nombre, le diapason, bref, le style. Des traités les y aideront. C’est ainsi que naissent la Grande Écurie et la Chambre du Roy du très regretté Jean-Claude Malgoire, la Chapelle royale de Philippe Herreweghe, Les Arts florissants de William Christie, Les Musiciens du Louvre de Marc Minkowski et bien d’autres formations qui, non seulement révolutionnent l’interprétation de Schütz, Purcell et consorts, mais exhument des pans entiers du répertoire. Telle une Atlantide, surgit le continent dit baroque, prodigieuse résurrection qui ouvre toutes grandes les fenêtres et rend une énergie et une jeunesse perdues à la musique tout entière. Répertoire oublié, enfoui, mais qui, paradoxalement, sonne neuf, exotique, voire contemporain.

Baroque : nous venons d’utiliser le mot, qui n’a jamais été utilisé auparavant à propos de musique mais qu’on emploie désormais pour désigner la musique ancienne quand elle est jouée sur instruments d’époque. En réalité, dès 1964 Nikolaus Harnoncourt a enregistré les Concertos brandebourgeois avec des instruments ad hoc, et la Grande Écurie a été fondée deux ans plus tard. Mais c’est le mitan des années 1970 qui marque l’envol irrésistible de ceux qu’on appellera dédaigneusement puis affectueusement les baroqueux, les interprétations sur instruments modernes étant alors qualifiées de « romantiques », ce qui n’a aucun sens : qu’y a-t-il de romantique dans Les Quatre Saisons par Karajan ?

Car il faut aller plus loin. Christoph Spering se rappelle qu’en 1829 Mendelssohn a remis au goût du jour la Passion selon saint Matthieu de Bach, certes en n’hésitant pas à intervenir dans la partition. Pour faire revivre ce moment, il choisit très logiquement d’interpréter l’œuvre de Bach sur des instruments du début du XIXe siècle ! Qui est le plus baroque de tous ? le plus romantique ?

Si l’on observe bien l’Histoire, on se rend compte que le XIXe siècle, en Allemagne en particulier, s’est retourné tout entier vers le passé. Wagner n’est-il pas, selon le chef d’orchestre Roger Norrington, le plus gothique des compositeurs ? Berlioz, lui, se frotte au pastiche. Au cours d’une réception donnée à Paris, un soir de 1850, le voilà qui s’ennuie. Tout le monde joue aux cartes, sauf lui. Il s’empare alors d’une feuille de papier, griffonne un morceau de musique, puis se tourne vers son ami l’architecte Joseph-Louis Duc (l’auteur de la colonne de la Bastille) et lui dit : « Maintenant, je vais mettre ton nom là-dessous, je veux te compromettre. » Ainsi naît l’Adieu des bergers à la sainte famille, d’abord simplement intitulé Pastorale pour le chant, page composée par Berlioz mais attribuée à un certain Pierre Ducré, maître de musique à la Sainte-Chapelle de Paris en 1679, qui aurait été retrouvée à l’occasion des fouilles entreprises dans ce noble monument ! Le nom Ducré, on l’a deviné, est composé du nom de l’ami architecte, Duc, et de la note . Le morceau est joué avec succès, plusieurs personnes s’écrient même : « Ah, ce n’est pas Berlioz qui écrirait une chose pareille ! » Le musicien alors s’enhardit et ajoute deux pages qui viennent encadrer le petit chœur initial : La Fuite en Égypte, « mystère en style ancien » et en trois parties, sera créé à Leipzig, là où Mendelssohn avait dirigé la Saint Matthieu ! Brahms n’est pas l’un des moins enthousiastes. Ce mystère deviendra plus tard la deuxième partie de L’Enfance du Christ, dont Berlioz dirigera la première audition en 1854.

Nous sommes loin, aujourd’hui, des débats enflammés des années 1970. Les baroqueux ont gagné la partie, ils ont peu à peu abordé le répertoire des XIXe et XXe siècles (ah, le Boléro de Ravel par Anima Eterna !), mais ils ne rechignent plus à diriger des orchestres symphoniques à condition que les musiciens jouent dans l’esprit de la musique qu’ils interprètent. C’est ainsi que Ton Koopman et Roger Norrington sont devenus des familiers de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. C’est ainsi aussi qu’Alexandre Tharaud joue au piano les Suites pour clavecin de Rameau ou qu’Evgeni Koroliov s’attaquera le 16 décembre prochain aux Variations Goldberg (il est vrai que Bach ne destinait pas cette partition à un instrument en particulier). Les jeunes instrumentistes, aujourd’hui, ont intégré toute cette histoire, ce qui permet à un orchestre comme Les Siècles, fondé par François-Xavier Roth en 2003, d’aborder plusieurs siècles de répertoire, comme son nom l’indique, en changeant allègrement d’instruments s’il s’agit de jouer Bartok puis Haydn au cours du même concert. Et les compositeurs ne rechignent plus à utiliser le clavecin, ni, comme Philippe Hersant dans son Cantique des trois enfants dans la fournaise, à reprendre l’effectif choral et instrumental, ainsi que la disposition spatiale, d’un compositeur de l’époque de Louis XIV, en l’occurrence Charpentier. La musique baroque est peut-être la plus contemporaine de toutes.

Christian Wasselin

 
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