Pouvoir du chant choral

Mercredi 24 avril 2019
Pouvoir du chant choral | Maison de la Radio
En 1851, à Londres, Berlioz entend chanter un chœur de 6 500 enfants dans la cathédrale Saint-Paul. Il en éprouve une telle émotion qu’il décide d’ajouter un chœur d’enfants à son Te Deum récemment composé.
Jeudi dernier a eu lieu dans la cathédrale de Saint-Paul la réunion annuelle des enfants élevés par la charité dans les écoles de Londres. J’avais lu il y a plusieurs années ce que M. Fétis a écrit sur cette cérémonie ; je m’attendais donc à quelque manifestation remarquable, mais la réalité a dépassé de beaucoup les promesses de mon imagination.

C’est la chose la plus extraordinaire que j’aie vue et entendue depuis que j’existe. (…)

Un lambeau de journal, tombé par hasard entre mes mains la semaine dernière, m’apprit que l’anniversary meeting of the Charity Children allait avoir lieu. Je me mis aussitôt en quête d’un billet, qu’après bien des lettres et des démarches je finis par obtenir de l’obligeance de M. Gosse, le premier organiste de Saint-Paul. Dès dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l’église ; je parvins, non sans peine, à la traverser. Arrivé dans la tribune de l’orgue destinée aux chantres de la chapelle, hommes et enfants, au nombre de soixante-dix, je reçus une partie de basse qu’on me priait de chanter avec eux, et un surplis qu’il me fallut endosser, pour ne pas détruire, par mon habit noir, l’harmonie du costume blanc des autres choristes. Ainsi déguisé en homme d’église, j’attendis ce qu’on allait me faire entendre avec une certaine émotion vague, causée par ce que je voyais. Neuf amphithéâtres presque verticaux, de seize gradins chacun, s’élevaient au centre du monument, sous la coupole, et sous l’arcade de l’est devant l’orgue, pour recevoir les enfants. Les six de la coupole formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement à l’est et à l’ouest. De cette dernière ouverture partait un plan incliné, allant aboutir au haut de la porte d’entrée principale, et déjà couvert du peuple immense qui pouvait ainsi, des bancs même les plus éloignés, tout voir et tout entendre parfaitement. À gauche de la tribune que nous occupions devant l’orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de trompettes et timbales. Sur cette estrade, un grand miroir était placé de manière à réfléchir pour les musiciens les mouvements du chef des chœurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir aussi à guider l’organiste tournant le dos au chœur. Des bannières plantées tout autour du vaste amphithéâtre dont le seizième gradin atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place que devaient occuper les diverses écoles, et portaient le nom de la paroisse ou du quartier de Londres auxquels elles appartiennent. Au moment de l’entrée des groupes d’enfants, ces divers compartiments, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un coup d’œil singulier, rappelant le spectacle qu’offre dans le monde microscopique le phénomène de la cristallisation. Les aiguilles de ce cristal aux molécules humaines, se dirigeant toujours de la circonférence au centre, étaient de deux couleurs, le bleu foncé de l’habit des petits garçons sur les gradins d’en-haut, et le blanc de la robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs inférieurs. En outre, les garçons portant sur leur veste, les uns une plaque de cuivre poli, les autres une médaille d’argent, leurs mouvements faisaient scintiller la lumière réfléchie par ces ornements métalliques, de manière à produire l’effet de mille étincelles s’éteignant et se rallumant à chaque instant sur le fond sombre du tableau. L’aspect des hauts échafaudages couverts par les filles était plus curieux encore ; les rubans verts et roses qui paraient la tête et le cou de ces blanches petites vierges faisaient ressembler exactement cette partie des amphithéâtres à une montagne couverte de neige, au travers de laquelle se montrent çà et là des brins d’herbes et des fleurs. Ajoutez les nuances variées qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan incliné où siégeait l’auditoire, la chaire tendue de rouge de l’archevêque de Cantorbéry, les bancs richement ornés du lord-maire et de l’aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis à l’autre bout et tout en haut les tuyaux dorés du grand orgue ; figurez-vous cette magnifique église de Saint-Paul, la plus grande du monde après Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n’aurez encore qu’une esquisse bien pâle de cet incomparable spectacle. Et partout un ordre, un recueillement, une sérénité qui en doublaient la magie. Il n’y a pas de théâtre si grand et si riche qu’il soit, pas de décorations, pas de mise en scène, si admirables qu’on les suppose, qui puissent jamais approcher de cette réalité que je crois encore avoir vue en songe à l’heure qu’il est. Au fur et à mesure que les enfants parés de leurs habits neufs venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte de turbulence, mais où l’on pouvait observer un peu de fierté, j’entendais mes voisins anglais dire entre eux : « Quelle scène ! quelle scène !!... » et mon émotion était profonde, quand les six mille cinq cents petits chanteurs étant enfin assis, la cérémonie commença.

Après un accord de l’orgue, s’est alors élevé en un gigantesque unisson le premier psaume chanté par ce chœur inouï :
 
All people that on earth do dwell
Sing to the Lord with cheerful voice.

 
Inutile de chercher à vous donner une idée d’un pareil effet musical. Il est à la puissance et à la beauté des plus excellentes masses vocales que vous ayez jamais entendues comme Saint-Paul de Londres est à l’église de Ville-d’Avray, et cent fois plus encore. J’ajoute que ce choral aux larges notes et d’un grand caractère est soutenu par de superbes harmonies dont l’orgue l’inondait sans pouvoir le submerger. J’ai été agréablement surpris d’apprendre que la musique de ce psaume, pendant longtemps attribuée à Luther, est de Claude Goudimel, maître de chapelle à Lyon au XVIe siècle. Elle fut imprimée pour la première fois à Genève en 1543, avec des paroles latines, très probablement.

Malgré l’oppression et le tremblement que j’éprouvais, je tins bon, et sus me maîtriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes récités sans mesure (reading psalms) que le chœur des chantres musiciens eut à exécuter en second lieu. Le Te Deum de Boyce (écrit en 1760), morceau sans caractère, chanté par les mêmes, acheva de me calmer. À l’antienne du couronnement, les enfants se joignant au petit chœur de l’orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de solennelles exclamations telles que : God save the king ! — Long live the king ! — May the king live for ever ! — Amen ! Hallelujah ! l’électrisation recommença. Je me mis à compter beaucoup de pauses, malgré les soins de mon voisin qui me montrait à chaque instant sur sa partie la mesure où on en était, pensant que je m’étais perdu. Mais au psaume à trois temps de J. Ganthamy, ancien maître anglais (1774), chanté par toutes les voix, avec les trompettes, les timbales et l’orgue, à ce foudroyant retentissement d’une hymne vraiment brûlante d’inspiration, d’une harmonie grandiose, d’une expression noble autant que touchante, la nature reprit son droit d’être faible, et je dus me servir de mon cahier de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face. Après ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevêque de Cantorbéry prononçait son sermon que l’éloignement m’empêchait d’entendre, un des maîtres de cérémonies vint me chercher, et me conduisit, ainsi tout lacrymans, dans divers endroits de l’église, pour contempler dans tous ses aspects ce tableau dont l’œil ne pouvait d’aucun point embrasser entièrement la grandeur. Il me laissa ensuite en bas, auprès de la chaire, parmi le beau monde, c’est-à-dire au fond du cratère du volcan vocal ; et quand, pour le dernier psaume, il recommença à faire éruption, je dus reconnaître que pour les auditeurs ainsi placés sa puissance était plus grande du double que partout ailleurs. En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport, oubliant qu’il sait parfaitement le français, se mit à crier en italien : Cosa stupenda ! stupenda ! la gloria dell’ Inghilterra ! (…)

Ces enfants ne savent pas la musique, ils n’ont jamais vu une note de leur vie. On est obligé tous les ans de leur seriner avec un violon, et pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu’ils auront à chanter au meeting. Ils les apprennent ainsi par cœur, et n’apportent en conséquence à l’église ni livre ni quoi que ce soit pour les guider dans l’exécution : voilà pourquoi ils chantent seulement à l’unisson. Leurs voix sont belles, mais peu étendues ; on ne leur donne à chanter en général que des phrases contenues dans l’intervalle d’une onzième, du si d’en bas au mi entre les deux dernières portées (clef de sol). Toutes ces notes, qui d’ailleurs sont à peu près communes au soprano, au mezzo-soprano et au contralto, et se trouvent en conséquence chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorité. Il est douteux qu’on pût les faire chanter à plusieurs parties. Malgré l’extrême simplicité et la largeur des mélodies qu’on leur confie, il n’y a même pas, pour l’oreille des musiciens, une simultanéité irréprochable dans les attaques des voix après les silences. Cela vient de du ce que ces enfants ne savent pas ce que c’est que les temps d’une mesure et ne songent point à les compter. En outre, leur directeur unique, placé très haut au-dessus du chœur, ne peut être aperçu aisément que des rangs supérieurs des trois amphithéâtres qui lui font face, et ne sert guère qu’à indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne pouvant le voir, et les autres ne daignant presque jamais le regarder.

Le résultat prodigieux de cet unisson est dû, selon moi, à deux causes : au nombre énorme et à la qualité de voix d’abord, ensuite à la disposition des chanteurs en amphithéâtres très élevés. Les réflecteurs et les producteurs du son se trouvant dans de bonnes proportions relatives, l’atmosphère de l’église, attaquée par tant de points à la fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entière en vibration, et son retentissement acquiert une majesté et une force d’action sur l’organisation humaine que les plus savants efforts de l’art musical, dans les conditions ordinaires, n’ont point encore laissé soupçonner. J’ajouterai, mais d’une façon conjecturale seulement, que dans une circonstance exceptionnelle comme celle-là, bien des phénomènes insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystérieuses lois de l’électricité.
 
Hector Berlioz, Journal des débats, 20 juin 1851

 

Écouter le Te Deum

Berlioz, Te Deum

Berlioz, Te Deum | Maison de la Radio
Concert symphonique

Chœur de l'armée française
Chœur de Radio France
Chœur d’enfants de l’Orchestre de Paris
Maîtrise de Radio France
Maîtrise Notre-Dame de Paris
Orchestre Philharmonique de Radio France

Kazuki Yamada direction
Bertrand Chamayou piano
Le Te Deum est peut-être l’œuvre de Berlioz qui se prête le plus volontiers au jeu des commémorations.
Samedi25mai201920h30 HORS LES MURS Philharmonie de Paris

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