Rautavaara, Franck : une autre filiation

Mercredi 22 avril 2020
Rautavaara, Franck : une autre filiation | Maison de la Radio
« Rautavaara était un gentleman », raconte Mikko Franck.
Sa rencontre avec le compositeur Einojuhani Rautavaara (1928-2016) a marqué durablement Mikko Franck, qui dirige chaque saison une de ses œuvres à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Le 25 septembre prochain, ce sera au tour de l’Adagio céleste.

Aucune œuvre, peut-être, ne peut permettre d’approcher plus facilement l’univers d’Einojuhani Rautavaara (1928-2016) que l’Adagio céleste. Composée en 1997-2000 et créée le 18 mai 2002 à Helsinki par l’Orchestre philharmonique d’Helsinki sous la direction de Mikko Franck (déjà !), cette page écrite pour orchestre à cordes a selon certains quelque chose d’un lac de musique.
 
Einojuhani Rautavaara nous a laissé quelques mots à son propos, qui nous encouragent à ne pas nous acharner sur l’analyse de l’œuvre mais à s’abandonner à sa poésie : « L’impulsion à l’origine de l’Adagio céleste fut – comme c’est souvent le cas dans ma musique – un texte ou un poème : en l’occurrence, des vers de Lassi Nummi (1928-2012) de 1982. Je crois que ce poème explique mieux mon œuvre que, par exemple, la série dodécaphonique sur laquelle est fondé l’Adagio :
 
Puis, la nuit où tu veux m’aimer au milieu de la nuit, réveille-moi.
Nos draps sont frais, blancs
Comme la neige dehors dans le paysage obscur.
J’ai peut-être attendu, peut-être eu assez d’attendre, viens !
Ne te fige pas pour porter le monde comme un arbre noir, isolé, mais viens.
Réveille-moi, laisse-moi me réveiller à travers la vieillesse et la mort et réveille-toi,
Viens comme une chute de neige, lie-nous au monde.
Que notre amour soit un tâtonnement et un bredouillement.
À travers le monde il est un amour, lorsque tu le veux, lorsque tu me réveilles,
Au milieu de la nuit, lorsque le monde se rend.
Viens. »*
 
Mikko Franck parle de Rautavaara
 
Mikko Franck a vécu un beau jour grâce à Einojuhani Rautavaara, son compatriote et son aîné d’un demi-siècle, un moment déterminant, presque une révélation. Il raconte :
 
« J’ai rencontré Rautavaara pour la première fois en 1997, lorsque je faisais mes débuts avec l’Orchestre philharmonique d’Helsinki. Je dirigeais sa pièce Angels and Visitations. À la fin du concert il est venu me saluer et m’a dit : “Merci, c’est ainsi que j’ai toujours voulu l’entendre, c’est ainsi que je l’avais pensée, je ne l’avais jamais entendue de cette façon auparavant.” Le plus beau compliment qu’un compositeur puisse faire à un chef d’orchestre ! A suivi un dîner au cours duquel nous étions assis côte à côte. Il m’a demandé s’il pouvait me tutoyer… Quel gentleman ! Ce fut en quelque sorte le début de notre amitié. Sa musique m’avait immédiatement touché, c’est pourquoi quelque temps plus tard, lorsque l’Orchestre philharmonique d’Helsinki m’a proposé de diriger un festival de trois semaines, j’ai choisi de le consacrer à Rautavaara. Par la suite, le plus grand éditeur de Finlande nous a proposé d’écrire un livre ensemble, fait de conversations et de réflexions sur la vie, la musique et l’art.
J’ai dirigé en 2003 la création de son opéra Rasputin à l’Opéra national de Finlande, avec Matti Salminen dans le rôle-titre. Rautavaara en avait écrit le livret, comme il le faisait toujours, et j’ai eu la chance de pouvoir suivre le processus de création. Quand je pense que nous avons joué ensuite cet opéra au Théâtre Mariinsky… Un opéra sur Raspoutine en finlandais et par des Finlandais, à Saint-Pétersbourg, c’est quelque chose !
 
« En 2004, alors qu’il écrivait une nouvelle pièce que je devais créer avec l’Orchestre national de Belgique, il a été victime d’une rupture de l’aorte qui l’a laissé entre la vie et la mort pendant six mois. Je donnais de nombreux concerts et j’allais le voir dès que je pouvais, mais il était inconscient la plupart du temps. Un jour, il est revenu à la vie et à la composition. Nous avons repris notre livre. Il était clair que chaque heure pouvait être la dernière, mais il a encore écrit de grandes œuvres dans les douze ans qui ont suivi. Ses funérailles ont eu lieu un beau jour de soleil au cours d’un été pluvieux. Maintenant que je sais que sa musique est là pour l’éternité, je peux lui pardonner de nous avoir quittés. »**
 
Les sérénades et les oiseaux
 
Mikko Franck revient régulièrement à la musique de Rautavaara en compagnie de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Déjà, lors du concert de clôture du festival Présences 2019, il avait souhaité assurer la création des Deux Sérénades (diptyque qui comprend la Sérénade pour mon amour et la Sérénade pour la vie) dans l’orchestration de Kalevi Aho, qui explique : « La Sérénade pour mon amour (en finnois : Serenadi rakastetulleni) pour solo de violon et petit orchestre, est la dernière œuvre de Rautavaara. Elle a été écrite au printemps et à l’été 2016, à l’initiative de Mikko Franck. Radio France est ensuite devenue le véritable commanditaire de la pièce. Cependant, à la mort de Rautavaara, la partition des Deux Sérénades n’était pas totalement achevée : Rautavaara avait en effet terminé le premier mouvement, Sérénade pour mon amour, mais la majeure partie de Sérénade pour la vie n’existait qu’en partition de piano. Ma mission était de finir l’œuvre en orchestrant le second mouvement et de rendre publiable également la première Sérénade (en y ajoutant des nuances manquantes, des liaisons, etc.). »
 
Le 26 avril de la même année, Mikko Franck dirigeait le Cantus arcticus, œuvre commandée en 1972 par l’Université arctique d’Oulu où elle fut créée. Cette œuvre mérite qu’on s’y arrête un instant puisqu’elle met directement en contact la musique avec la nature, celle du Grand Nord. « Pouillot fitis, sterne arctique, cygne chanteur, harle bièvre, canard chipeau, roselin cramoisi, mouette rieuse, bécasseau de Temminck, chevalier bargette, bergeronnette printanière, alouette des champs, fuligule morillon, phragmite des joncs… La richesse ornithologique des marais finlandais de Liminka attira Einojuhani Rautavaara au début des années 1970 », écrit François-Xavier Szymczak. C’est ainsi que le compositeur enregistra un grand nombre de ces oiseaux dans cette région d’Ostrobotnie du Nord, sur la côte centre-ouest de Finlande, ainsi que sur le cercle arctique à deux cents kilomètres plus au nord, et les intégra dans son Cantus Arcticus qu’il sous-titra « Concerto pour oiseaux et orchestre ».
 
« Si ce Cantus Arcticus n’est pas l’œuvre la plus audacieuse de Rautavaara, poursuit François-Xavier Szymczak, elle reste très séduisante et demeure aujourd’hui sa plus populaire. Fort différent des fresques d’oiseaux d’un Messiaen, le Cantus Arcticus met au même niveau sonore l’orchestre et la bande magnétique dans un dialogue constant : “Le côté impressionnant et la magie de l’œuvre naissent du fait que la partie orchestrale, simple en elle-même, a été conçue comme contrepoint pour le chant des oiseaux nordiques enregistrés de telle façon que l’orchestre symphonique et les oiseaux sont dans une interaction continue entre eux.” » 
 
Quatre ans plus tard, et plus de soixante-dix ans après le Concerto pour violon de Sibelius, il mettra en train son propre Viulukonsertto (en finnois dans le texte !) qu’il évoquera en ces termes : « Milan Kundera a comparé la musique symphonique à un voyage à travers un monde infini. Ainsi le violon solo de ce concerto semble être en voyage, et rencontrer sans cesse de nouveaux paysages et de nouvelles situations. »
 
Au fait, qui est ce musicien assoiffé d’infini ?
 
Toute une vie
 
Einojuhani Rautavaara est né en 1929 à Helsinki, d’un père baryton et d’une mère médecin. Il termine sa scolarité à Turku avant de retourner à Helsinki en 1948, où il étudie la musicologie et la composition à l’Académie Sibelius. Diplômé de composition en 1954, il obtient une bourse grâce à Jean Sibelius en personne afin de partir aux États-Unis, où il se forme à la Juilliard School et à Tanglewood. Il parfait ensuite sa formation en Suisse et enfin à Cologne. D’abord influencé par un certain néoclassicisme (Stravinsky, Hindemith), il se tourne ensuite vers Moussorgski, Debussy, Messiaen (avec qui il partage une passion pour l’ornithologie !) et enfin Berg.
 
Compositeur infatigable, il a passé en revue toute l’histoire de la musique et s’est essayé à tous les styles et toutes les écoles, du chant grégorien au dodécaphonisme en passant par la musique aléatoire et la musique électronique, il s’est attelé à tous les genres, depuis l’opéra et le concerto jusqu’à la musique de chambre en passant par la symphonie et la musique chorale. On lui doit plusieurs partitions pour la scène dont les opéras Apollo contra Marsyas (1970) et Rasputin (2003, évoqué plus haut par son créateur Mikko Franck), huit symphonies, de nombreux concertos (dont deux pour piano et deux pour violoncelle), le célèbre Cantus Arcticus (1972) également évoqué plus haut, quatre quatuors à cordes, des sonates pour violoncelle, pour piano, etc., des mélodies dont Trois sonnets de Shakespeare.
 
Rautavaara a enseigné à l’Académie Sibelius à partir de 1966. Il est mort à Helsinki en 2016.
 
Florian Héro
 
* Ces quelques lignes proviennent de la plaquette accompagnant l’enregistrement de l’Adagio céleste interprété par l’Orchestre national de Belgique placé sous la direction de Mikko Franck (1 CD Ondine).
* * Propos recueillis par Christian Wasselin
 
 
 

Ecouter Einojuhani Rautavaara

Mahler n°4, Mikko Franck : Hors les murs | Maison de la Radio

Mahler n°4, Mikko Franck : Hors les murs

Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction / Jodie Devos soprano
Un concert ineffable : il commence par l’Adagio céleste de Rautavaara, dont Mikko Franck fut l’interprète, l’ami et le disciple, et qu’il qualifiait...
Jeudi24septembre202018h00 HORS LES MURS Festival de Laon
Mahler n°4, Mikko Franck | Maison de la Radio

Mahler n°4, Mikko Franck

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Vendredi25septembre202020h00 Maison de la radio - Auditorium
Maîtrise Hors les murs  | Maison de la Radio

Maîtrise Hors les murs

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Quel est l’élément commun à la musique et à la danse ? Le mouvement, bien sûr !
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