Rituel in memoriam Pierre Boulez

Jeudi 7 janvier 2016
Rituel in memoriam Pierre Boulez | Maison de la Radio
Pierre Boulez nous a quittés le 5 janvier. Au-delà du compositeur et du chef d’orchestre régulièrement célébré par Radio France, Boulez incarnait un esprit dont il a peut-être lancé les derniers feux.

VUE DE RADIO FRANCE, la mort de Pierre Boulez est d’abord celle d’un compagnon de route de l’Orchestre National de France, mais peut-être, pour commencer, celle d’un aventurier de la radio. C’est en effet sur les ondes, alors qu’Henri Dutilleux était responsable du service des illustrations musicales, que fut créé, le 1er avril 1948, Le Soleil des eaux. L’œuvre connaîtra sa création au concert deux ans plus tard, le 18 juillet 1950, sous la direction de Roger Désormière à la tête de l’Orchestre National. Et c’est en compagnie du même Orchestre National, après que cette partition aura connu bien des modifications, que Boulez lui-même dirigera une nouvelle version de son Soleil des eaux en juillet 1990 à Avignon.
 
Le compagnonnage entre l’Orchestre National et Pierre Boulez vaudra plusieurs rendez-vous éclatants, dont un mémorable Sacre du printemps en 1963 (l’enregistrement accompagne le livre monumental édité par le Théâtre des Champs-Élysées à l’occasion de son centenaire) ou l’enregistrement de la Sinfonia de Berio en compagnie des Swingle Singers. Pierre Boulez, par ailleurs, avait été chargé, à la fin des années 1980, des « opérations spéciales » de l’Orchestre National. C’est à ce titre qu’il avait dirigé l’orchestre le 3 juillet 1988 à l’occasion de l’inauguration de la pyramide du Louvre.
 
Pierre Boulez, plus tardivement, était venu également diriger l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Le concert consacré à Ravel, Debussy et Stravinsky au Châtelet (le 9 novembre 2005), ou celui qu’il voua tout entier à Schoenberg (le 20 février 2009) restent dans les mémoires.
 
L’époque et l’esprit
 
« Il faut aussi rêver sa révolution, pas seulement la construire », disait Pierre Boulez. Qui affirmait ailleurs : « Je pense que la musique doit être hystérie et envoûtement collectifs, violemment actuels ». Oui mais que signifie actuel ? L’œuvre doit-elle survivre à son époque ou s’en faire l’écho ?
 
De tous les éloges plus ou moins sincères qui ont ponctué l’annonce de la mort de Pierre Boulez, le plus improvisé et peut-être l’un des plus justes est celui prononcé par Régis Debray sur France Culture le 7 janvier. En substance, Debray décrit Boulez comme l’éclatant représentant de l’esprit français. Entendez par là : de l’esprit des Lumières. Polémiste, Pierre Boulez ne fut pas tendre avec la France ; il n’hésita pas à en mettre en cause les institutions musicales vermoulues, les mœurs musicales frileuses, le goût de l’académisme, l’attrait pour la médiocrité. Sans juger sur le fond, c’est parce qu’il fut critique que Pierre Boulez, esprit acéré, fut un représentant éclatant de cet esprit français. Toute casuistique mise à part, c’est par la liberté de jugement librement exprimée que s’exerce cet état d’esprit salutaire pour les cerveaux comme pour les imaginations. Stimuler, pour ne pas se soumettre.
 
Alors, Boulez, un homme du passé ? Oui, mais non pas dans le sens qu’on pourrait croire. Il ne s’agit pas de dire que la musique de Boulez appartient aux poussières de l’Histoire. Ni d’affirmer que l’avant-garde, n’étant plus ce qu’elle était, est morte à jamais avec lui. Non, il s’agit de déplorer que Boulez, au-delà de l’opinion qu’on peut avoir de sa musique, de sa personnalité, de ses écrits, appartient à ceux qui croyaient encore à ce qu’on appellera, pour aller vite, l’esprit européen.
 
Le mouvement et la statue de sel
 
Encore une fois, c’est parce qu’il faisait partie d’un mouvement, parce qu’il était l’héritier d’une civilisation et d’une musique en perpétuelle évolution (de la musique tonale au chromatisme puis au dodécaphonisme) que Boulez a fécondé ; et c’est bien aujourd’hui ce qu’on peut regretter : à force d’avoir peur de son ombre, à force de ne plus oser, cet esprit n’est plus. Ou est de moins en moins. Boulez s’est peut-être trompé, mais il n’a pas eu tort de batailler.
 
Il n’a pas eu tort surtout de se battre pour son art. Et exclusivement pour cet art. « Nous ne sommes pas des dames de charité », disait-il volontiers. Pour lui, la musique n’avait rien d’une cause politique, humanitaire ou charitable. Il se battait pour la musique en musicien. S’il fut politique, il ne s’engagea jamais de manière partisane ; convaincre les ministres, convaincre le président Pompidou, c’était pour lui convaincre d’œuvrer pour la santé des institutions musicales. Cette absence de complaisance est à mettre à l’honneur de Pierre Boulez.
 
Alors, on peut ne pas aimer sa musique, on peut trouver sa forme hasardeuse, on peut trouver irritant le polémiste, envahissant l’homme de pouvoir qu’il fut, insupportables ses jugements définitifs. Mais on aimerait que l’intelligence et le charme, pour reprendre les mots de Régis Debray, trouvent une autre parole à mettre en forme.
 
Christian Wasselin

Marion Kalter vient de faire paraître un très beau livre de photographies de Pierre Boulez :
http://issuu.com/marionkalter/docs/kalter_boulez_issuu_5_juillet

 

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