Sibelius, la brûlure du Grand Nord (2)

Lundi 23 mars 2015
Sibelius, la brûlure du Grand Nord (2) | Maison de la Radio
Mikko Franck et l'Orchestre Philharmonique consacrent le concert du 24 avril à Sibelius. Pourquoi ce compositeur touche-t-il à ce point certaines sensibilités ? Parce qu’il a choisi d’être éternel et non pas moderne ?

SI LA MUSIQUE de Sibelius est dépaysante, c’est avant tout grâce à l’invention même du compositeur qui, plutôt que de puiser dans un prétendu folklore national, se forgea une langue personnelle, paradoxalement âpre et flatteuse à la fois, et reconnaissable entre mille autres comme peut l’être, par exemple, celle d’un Janacek, celle d’un Moussorgski ou celle d’un Britten. Sibelius, à cet égard, fut moins finnois que Bartok fut hongrois. Et s’il plonge volontiers dans le monde des eddas, c’est davantage pour féconder son imagination que pour donner un tour local à sa musique. « Tandis que les autres compositeurs vous apportent toutes sortes de cocktails, je vous sers, quant à moi, une eau froide et pure ! », prévenait-il. C’est à propos de la Sixième Symphonie, en particulier, que Sibelius aimait à parler d’« eau pure».
 
Un cocktail d’eaux froides
 
Mais on aurait tort, comme le remarque François-René Tranchefort, d’être « dupe d’un calme, d’un diaphane qui ne sont que de surface : de puissants orages grondent mystérieusement et – oserait-on le dire – paisiblement ». L’écriture si bien ciselée de cette symphonie est le reflet d’une angoisse acérée qui n’a pas recours au tapage pour s’exprimer. Le monde, pour Sibelius, est un maelström, et toute musique est l’écho de sa violence. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter le poème symphonique Tapiola ou d’éprouver toute la nostalgie qu’exhale le cor anglais du Cygne de Tuonela. « Sibelius, à la suite de Debussy, exprime l’instinct de mort, qu’il retrouve partout dans la nature », dit Michel Chion. On sait que les Nocturnes de Debussy, qu’il entendit à Londres en 1909, firent grande impression sur lui (plus, de toute évidence, que Pelléas et Mélisande, dont il donna sa propre version en 1905 sous la forme d’une musique de scène). Il est vain, cependant, de trop rechercher à rapprocher les compositeurs tout comme il ne mène à rien de toujours opposer deux génies aussi différents que Sibelius et Schoenberg, ou Sibelius et Stravinsky, ou Sibelius et Richard Strauss.
 
Venue de nulle part, la musique de Sibelius semble n’aller nulle part. Elle n’aura aucune descendance. Il est vrai qu’avec sa concision, ses couleurs coupantes, ses plages d’immobilité d’où naît une énergie que certains ont pu qualifier, à l’instar de bien des pages de Prokofiev, de « motorique » (Troisième, Cinquième Symphonie), elle est difficilement imitable. Quoi de plus singulier que la figure rhapsodique, en perpétuelle métamorphose, du premier mouvement du Concerto pour violon, page où Antoine Golé n’entendait que « le vide musical absolu » ?
 
Nature et métaphysique
 
Parmi les nombreux poncifs répétés par les auditeurs inattentifs de la musique de Sibelius, ou par ceux qui se grisent de lieux communs sur les-espaces-infinis-de-la-nature-finlandaise, il y a celui qui consiste à considérer le musicien comme le chantre, précisément, de ces grands espaces, à ne voir en lui qu’un compositeur animé d’intentions niaisement descriptives. C’est oublier, comme l’écrit Salme Sarajas-Korte (5), qu’« à travers la nature, les artistes nordiques entraient en contact avec le monde métaphysique ». C’est là tout le sens de la profession de foi énoncée par le peintre Akseli Gallen-Kallela – auteur d’une toile saisissante intitulée Symposion (Le Problème) qui met en scène Sibelius, Kajanus, Oskar Merikanto et Kallen-Kallela lui-même – en 1893 : « Dans le monde, dans la vie, dans la nature, il n’y a que de belles histoires, et quand s’ouvre la porte, entre et accepte-les de toute ton âme. L’art est une immense, une éternelle forêt dont les arbres sont aussi clairsemés ou touffus que tu le veux. La lune, le soleil et toutes les étoiles scintillantes montent ou descendent comme tu le veux, et quand tu vas sur les rives d’un lac solitaire, il est insondable si tu le souhaites, des nénuphars pleins de sève et des oiseaux aquatiques aux ailes bariolées nagent sur les eaux sombres. Si tu le désires, le jour se lève de l’autre côté du lac au-delà des montagnes rocailleuses, et les rayons dorés du soleil brillent à travers les fines toiles d’araignées qui pendent entre les pins éternels. Si tu le veux, les oiseaux commencent leurs concerts de fête et au-delà des cimes, l’esprit de la montagne les accompagne de ses grandes orgues. »
 
La valse de Greta
 
Greta Garbo, lorsqu’il lui fallait se concentrer au moment d’aborder un rôle important, demandait qu’on lui joue la Valse triste (la page la plus célèbre d’une musique de scène écrite par Sibelius pour accompagner une pièce de son beau-frère Arvid Järnefelt, Kuolema – La Mort), qui avait pour vertu de lui remuer le fond de l’âme. Anecdote ? Peut-être. Une autre anecdote, non vérifiée, raconte qu’un admirateur de Greta Garbo se trouva dans une salle de concert, un étage au-dessus d’elle, un soir qu’on jouait la Sixième Symphonie de Sibelius. Il reconnut immédiatement le profil héraldique objet de son adoration, se précipita dans les foyers à l’entracte, retrouva Garbo, se fit refouler par un garde du corps. L’idole, alertée par le bruit, ordonna qu’on laissât le jeune homme approcher. Elle lui offrit un autographe, qu’il attendait, et un baiser sur le front, qu’il n’attendait pas.
 
Mais la Valse triste est une page réellement poignante, à laquelle Sibelius tenait beaucoup et qu’il ne put s’empêcher de citer fugitivement et fiévreusement un quart de siècle après l’avoir composée, à la toute fin de la Septième Symphonie.
 
Plus sérieusement, le chef d’orchestre Colin Davis, voit en lui un compositeur singulier, irréductible à tous les courants de l’histoire de la musique : « Sibelius, d’une certaine manière, est très proche de Berlioz : c’est pour les même raisons que les Allemands n’aiment ni l’un ni l’autre ! Tous deux se situaient en dehors de la cité, ils regardaient la bourgeoisie par la fenêtre. Il y a quelque chose d’effrayant chez ces deux musiciens dans leur manière de prendre la mesure du monde et des forces qui le gouvernent. Sibelius est le seul compositeur capable d’exprimer ce qu’il y a de mythologique dans les choses. Il y a en lui un formidable potentiel de poésie et de destruction. De même, Berlioz arrive à déclencher des orages, des tempêtes, des tremblements de terre que personne ne peut concevoir. » (6)
 
En 1927, Sibelius avait dépassé la soixantaine. Il décida de rentrer en lui-même et de se taire. Peut-être écrivit-il une Huitième Symphonie, mais il refusa de la livrer (ainsi que d’autres œuvres, hélas perdues pour toujours). Son silence dura trente ans et contribua à faire de lui à la fois un mythe et une conscience – mythe et conscience d’autant plus imposants qu’il resta sans postérité musicale, on l’a dit. Quand il mourut, en 1957, Schoenberg avait quitté la terre depuis six ans déjà.
 
Christian Wasselin
 
(5) Dans Lumières du Nord, catalogue de l’exposition qui s’est tenue en 1987 au Petit-Palais.
(6) In Cahier de l’Herne Berlioz, 2003.
 
Le concert du 24 avril sera diffusé en direct sur France Musique.
 

INSCRIPTION AUX NEWSLETTERSX

Chaque mois, recevez toute l’actualité culturelle de Radio France : concerts et spectacles, avant-premières, lives antennes, émissions, activités jeune public, bons plans...
Sélectionnez la ou les newsletters qui vous ressemblent ! 

Séléctionnez vos newsletters

(*) Informations indispensables

Les données recueillies par RF sont destinées à l’envoi par courrier électronique de contenus et d’informations relatifs aux programmes, évènements et actualités de RF et de ses chaînes selon les choix d’abonnements que vous avez effectués. Conformément à la loi Informatique et libertés n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, ainsi qu’au règlement européen n°2016-679 relatif à la protection des données personnelles vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, d’opposition et de portabilité sur les données vous concernant ainsi qu’un droit de limitation du traitement. Pour exercer vos droits, veuillez adresser un courrier à l’adresse suivante : Radio France, Délégué à la protection des données personnelles, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou un courriel à l’adresse suivante : dpdp@radiofrance.com, en précisant l’objet de votre demande et en y joignant une copie de votre pièce d’identité.

Conformément aux dispositions susvisées, vous pouvez également définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication des données vous concernant après votre décès. Pour cela, vous devez enregistrer lesdites directives auprès de Radio France. A ce titre, vous pouvez choisir une personne chargée de l’exécution de ces directives ou, à défaut, il s’agira de vos ayants droits. Ces directives sont modifiables à tout moment.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter vos droits sur le site de la CNIL