Sir Roger, le Rhin et le vibrato

Lundi 21 mars 2016
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Sir Roger, le Rhin et le vibrato | Maison de la Radio
Sir Roger Norrington est un familier de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Il plonge dans le monde enchanté des classiques viennois avant de se frotter avec le romantisme tourmenté de la « Symphonie rhénane » de Schumann le 23 avril et de nous faire entendre la Première Symphonie de Mendelssohn, que personne ne connaît, le 30 avril.

NIKOLAUS HARNONCOURT NOUS A QUITTÉS le 5 mars dernier. Sans lui, l’histoire de l’interprétation de la musique n’aurait pas été la même. Mais il a poussé tellement loin la notion d’interprétation qu’il est possible d’affirmer que sans lui l’histoire de la musique en soi n’aurait pas été la même. Après lui et grâce à lui, d’autres chefs d’orchestre ont cherché à retrouver la vérité cachée des partitions, à les restituer à leur dimension, à leur couleur, à leur mouvement. Roger Norrington est de ceux-là, et tous ceux qui ont pu assister à ses concerts (on citera pour mémoire sa Messe en ut de Mozart en mai 2014 à Notre-Dame de Paris, puis L’Italienne à Alger qu’il a dirigée le mois suivant au Théâtre des Champs-Elysées, sans compter bien sûr ses prestations à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France) savent qu’avec lui la routine n’est jamais au rendez-vous.
 
Avec John Eliot Gardiner (chef de chœur comme lui, Norrington ayant fondé le Heinrich Schütz Choir et Gardiner le Monteverdi Choir), il fait aussi partie de ces chefs anglais qui ont fait leurs premières armes en compagnie de Colin Davis et ont remis à l’honneur aussi bien la musique chorale que la musique qu’on appelle baroque, avant de s’attaquer (avec succès) à Berlioz : Norrington est en effet le premier chef qui ait gravé la Symphonie fantastique sur instruments d’époque (en 1989, avec les London Classical Players).
 
Bien évidemment, Sir Roger fait partie des interprètes qui s’interrogent sans cesse, qui cherchent, qui mettent le passé à la question : « L’une des questions sur lesquelles je me suis le plus interrogé, ces dernières années, est celle du vibrato, celui des instruments comme celui des voix. C’est pour moi une donnée essentielle de l’interprétation. Du XVIe siècle au début du XXe, il y a une continuité dans l’interprétation : on joue sans vibrato, c’est-à-dire sans masque. Tchaïkovski interprété de cette manière perd son côté hollywoodien et retrouve son innocence. C’est après la Première guerre mondiale que tout bascule. Écoutez la Neuvième Symphonie de Mahler dirigée par Bruno Walter au Musikverein de Vienne le 12 janvier 1938, c’est-à-dire quelques mois avant l’Anschluss : il n’y a pas de vibrato. Puis Walter et Arnold Rosé, le violon solo de l’orchestre (mais aussi le beau-frère de Mahler et le premier violon de l’Orchestre du Festival de Bayreuth) seront contraints à l’exil. Le premier disque du Philharmonique de Vienne affublé d’un vibrato date de 1940. Mais on jouait déjà ainsi à Berlin, à Boston et à Philadelphie dans les années 1930, au London Symphony Orchestra en 1928, à Paris dès 1924, etc. Cette tendance est l’héritage de certains solistes comme Fritz Kreisler, qui fut le premier à utiliser systématiquement le vibrato. Schoenberg comparait le vibrato au bêlement des chèvres ! »*
 
Nettoyer le fard
 
Quelle solution, alors ? « Moi, aujourd’hui, j’impose aux cordes de ne plus vibrer de cette manière, que ce soit les cordes des instruments ou les cordes vocales. Écoutez un son nettoyé de ce fard envahissant : c’est tout à coup la voix des anges qui retentit ! Et c’est elle que je veux retrouver en imposant désormais partout un jeu débarrassé du vibrato. J’aime jeter des grenades à main ! Les instrumentistes sont prêts, les chefs un peu moins. L’Orchestre de l’Âge des Lumières est le seul ensemble sur instruments historique que je dirige encore régulièrement, mais ce qui est important, c’est moins l’instrument lui-même que la manière de le jouer. »
 
Comment expliquer alors la généralisation du vibrato dans l’entre-deux guerres ? « Après 1918, il y a eu un sursaut de gravité en Europe dans l’approche de l’art, et notamment de la musique. On a modifié la disposition des instrumentistes, on a remplacé le boyau par le métal, on a interdit les bravos entre les mouvements (alors qu’Edgar venait saluer après chaque mouvement de ses symphonies quand Hans Richter était au pupitre), voire pendant les mouvements. L’opéra, en particulier, est un art qui a perdu une partie de la fête et la folie qu’il portait avec lui. Songez à la manière dont on vivait l’opéra au XIXe siècle ! »
 
Si nous nous sommes permis de rapporter un peu longuement ces propos sur le vibrato, c’est qu’il ne faut pas voir là un détail ou un épiphénomène, et que Norrington est peut-être le chef qui a le plus intensément réfléchi à la question.
 
La tentation du British Museum
 
Sous ses dehors affables, son élégance et son humour on ne peut plus british, Roger Norrington est aussi un chef qui sait ce qu’il veut et qui n’entend pas se laisser manipuler dans ses choix. C’est l’une des raisons pour lesquelles il dirige depuis quelque temps peu d’opéras.
 
« J’ai dirigé une cinquantaine d’opéras dans ma carrière, j’ai donc assuré plus de quatre cents représentations. Je suis heureux, par exemple, d’avoir fait Zelmira et Semiramide à Pesaro. Mais je suis lassé par les prétentions des metteurs en scène, par leur volonté acharnée de faire dire aux œuvres ce qu’elles ne disent pas. Prenez Mozart : il y a chez lui une langue commune faite de mots, de notes et de gestes. Si l’une de ces composantes fait défaut, si les gestes ne sont plus le prolongement de ce qui se dit et de ce qui se joue, Mozart disparaît. La construction des Noces de Figaro, les situations, les rapports entre les personnages sont typiques du XVIIIe siècle. Vouloir modifier ces éléments sans comprendre la structure intime de cet opéra, c’est se fourvoyer. Si je pouvais diriger les ouvrages que j’aime dans un petit théâtre, avec une équipe choisie, je pourrais me laisser séduire. Mais le système de l’opéra, aujourd’hui, impose trop de contraintes et trop de conflits. Je préfère travailler chez moi ou au British Museum. »
 
Ce n’est pas trop grave, puisque c’est à un double concert que Sir Roger nous convie les 23 et 30 avril prochains.
 
Christian Wasselin
 
* Ces propos sont empruntés à un entretien paru en 2003 dans Opéra international.

Les concerts des 23 et 30 avril, seront diffusés les 6 et 13 mai à 20h sur France Musique.
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