Stravinsky, Orphée, Apollon

Lundi 8 juin 2020
Stravinsky, Orphée, Apollon | Maison de la Radio

Stravinsky a composé plusieurs ballets à la suite de commandes qui lui ont été faites aux États-Unis. Apollon musagète et Orphée, composés à vingt ans de distance, font partie de la liste.
 
Au fait, qui est Orphée ? quel est son lien de parenté avec Orphée ? Certaines traditions affirment qu’Orphée serait le fils du dieu-fleuve Œagre et de Calliope, muse de l’éloquence et de la poésie, elle-même fille de Zeus et de Mnémosyme. Le chant descendrait donc des sommets, de la mémoire et de l’eau. Est-ce la raison pour laquelle les fleuves s’arrêtaient de couleur pour écouter chanter Orphée ?
 
Selon d’autres sources, Orphée serait le fils ou au moins le protégé d’Apollon, dieu du soleil et de la beauté, et lui aussi fils de Zeus. Apollon, au départ, est essentiellement pasteur et guerrier : il est celui qui rassemble et celui qui sépare tour à tour. Apollon est aussi musagète, c’est-à-dire conducteur des muses. Mais ce rôle de protecteur des arts, il le joue malgré lui : sa lyre, il la tient de son demi-frère Hermès, le dieu du commerce et des voyageurs, celui qui mesure le temps ? Hermès a fabriquée cette lyre avec une carapace de tortue mais il ne sait qu’en faire : il lui vient alors l’idée de l’offrir à Apollon, quand bien même le sentiment de la musique et de la poésie serait étranger à ce dernier. Hermès sait qu’Apollon va transmettre l’instrument magique à son fils Orphée. Lequel fils sera capable, par son art, de charmer aussi bien les bêtes féroces que les dieux des enfers, mais aussi les fleuves, comme on l’a dit, et les arbres, qui se penchaient pour l’écouter.
 
Il faut conserver la Thrace
 
Apollon, dieu grec, dieu de la Méditerranée, du soleil triomphant ? Certes, on parle de Phébus (ou Phœbus) Apollon, et c’est déguisé en Apollon que Louis XIV se faisait appeler le roi-soleil. Mais plusieurs légendes racontent qu’Apollon se rend chaque automne dans le grand Nord, avant de revenir à Delphes au printemps. Dans son traité de mythologie, Félix Guirand explique : « Cependant, Apollon ne restait pas toujours à Delphes. Chaque année, à la fin de l’automne, il s’en allait, par-delà les monts Riphées, où règne l’impétueux Borée, vers le mystérieux pays des Hyperboréens. Là, sous un ciel perpétuellement lumineux, vivait dans une félicité continue un peuple d’hommes vertueux, voués au culte d’Apollon. (…) Au retour de la belle saison, Apollon revenait à Delphes, sur un char attelé de cygnes blancs ou de monstrueux griffons. »
 
On a situé dans différents endroits le pays de Borée, dans l’île mythique de Thulé, en Islande et même en Angleterre : certains voient en effet dans le site mégalithique de Stonehenge le lieu du culte d’Apollon. Faut-il aller si loin ? « Pour un Grec, le Nord, fût-il situé à quelques kilomètres seulement d’Athènes, est toujours glacé : l’eau gèle avant d’avoir pénétré dans le sol et il faut allumer du feu pour amollir la terre. Bref, c’est l’antichambre de l’enfer », écrit Valérie Deshoulières. Et en effet, certains récits nous convainquent de voir dans la Thrace (l’actuelle Bulgarie) ce fameux Nord des Hyperboréens.
 
Quoi qu’il en soit, Apollon, divinité des retours, doit donc aller dans le Nord, où qu’il se situe, afin d’éprouver la nostalgie : la ressentir et la mettre à l’épreuve. Il a bien fait de déléguer à Orphée le soin d’être musicien, c’est-à-dire d’exprimer cette nostalgie dont Eurydice, son amour perdu, est l’objet et le sujet. Orphée est celui qui chante et celui qui est enchanté par sa propre voix. Celui qui revient toujours vers lui-même, vers le chant primordial.
 
De Stravinsky à Rameau et inversement
 
Jean Malaurie, qui s’est rendu célèbre par son livre Les derniers rois de Thulé, consacré aux inuits, ajoute pour sa part : « Apollon, l’hyperboréen : le dieu le plus mystérieux de la Grèce, le plus beau des dieux s’y régénère chaque année ; il peut ainsi rester dieu de la lumière et éternellement jeune. En souvenir du voyage accompli pendant son enfance (emporté par les cygnes, oiseaux du Nord qui ne chantent que pour mourir) dans l’Hyperborée (selon Callimaque, Apollon est né “là où enfantent les phoques, les monstres marins, sur des rocs perdus”), Apollon, dieu de la chasse et du loup, dieu archer, chaque automne retourne dans le Grand Nord, “au-delà du vent du Nord”, afin d’être au printemps en mesure d’exercer, tel un chaman, avec des qualités de médium, ses grands pouvoirs oraculaires prophétiques à Delphes. »
 
C’est en Thrace que séjournait Orphée, c’est au cœur des montagnes de Thrace également, dans une grotte, que selon certains vivait Borée, dieu psychopompe selon Homère (c’est-à-dire conducteur des âmes, et non pas des muses !), mais aussi dieu du vent du Nord et frère des trois dieux représentant les autres vents cardinaux. Ses deux fils jumeaux, Zétès et Calaïs, prirent part à l’expédition des Argonautes lancée à la recherche de la Toison d’or, expédition à laquelle participa aussi Orphée. On les appelle les Boréades. Les Boréades ? Nous nous sommes apparemment beaucoup éloignés de Stravinsky. Mais dans Les Boréades, le dernier opéra de Rameau, Ivan Alexandre goûte en particulier « cette entrée de Borée tout en syncopes qu’on jurerait de Stravinsky ». La chronologie de la musique, comme le Nord, ne serait-elle qu’une convention ?
 
Dominique Tinos
 

 
 

A écouter

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Marie Perbost soprano
Concert sans public diffusé en direct sur France Musique. Quel plus beau nom de baptême imaginer pour une formation musicale que Les Surprises ? 
Mardi04mai202120h00 Maison de la radio et de la musique - Auditorium

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