Un autre Pelléas : celui de Schönberg

Mardi 25 avril 2017
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Un autre Pelléas : celui de Schönberg | Maison de la Radio
En guise d’épilogue aux cinq représentations de Pelléas et Mélisande de Debussy qu’il dirige au Théâtre des Champs-Élysées, Louis Langrée nous offre un autre Pelléas, celui de Schönberg, le 24 mai, toujours à la tête de l’Orchestre national de France.

« MA MUSIQUE SERAIT-ELLE TROP CHARGÉE ? » : dans le train qui le ramène à Vienne après un séjour de six mois à Amsterdam où Mengelberg l’a invité à donner des cours et à diriger des concerts, Schönberg s’interroge à haute voix. Les deux jeunes disciples qu’il a emmenés avec lui comme assistants, Hanns Eisler et Max Deutsch, se demandent s’ils ont bien entendu. L’arrogance légendaire de Schönberg (« Ceux qui n’aiment pas ma musique sont mes ennemis ») serait-elle un rempart au doute profond qui l’habite ?
 
C’est qu’ils ignorent, naturellement, ce passage du Journal que Schönberg tenait à Berlin en février 1912 alors qu’il hésitait à entreprendre Pierrot lunaire : « Je suis beaucoup trop jeune pour recevoir autant de louanges, j'ai encore trop peu produit et surtout peu de choses accomplies ». Il avait trente-sept ans, était déjà l'auteur de la Nuit transfigurée, des Gurrelieder, de Pelléas et Mélisande, de la Kammersymphonie opus 9, de deux quatuors à cordes, des Cinq pièces pour orchestre opus 16, du monodrame Erwartung, du Livre des jardins suspendus et il trouvait encore à dire : « Je ne peux considérer mon travail qu'en regard de l'espérance d'un accomplissement futur d'une promesse que je tiendrai, peut-être, mais pas au-delà ».
 
Trop chargée, la musique de Schönberg ? Oui, sans doute et cette réflexion s’applique précisément, sinon exclusivement, à Pelleas und Melisande, la plus straussienne de toute ses partitions, créée le 26 janvier 1905 au Musikverein de Vienne sous la direction du compositeur. Pas fortuitement, sans doute car c’est Richard Strauss qui, ayant pris en amitié et sous sa protection,a son jeune confrère (vingt-huit ans, à peine marié et pauvre comme un chat) lui avait suggéré de tirer un opéra du drame de Maeterlinck. À Berlin, au printemps 1902 on pouvait encore ignorer la création toute fraîche de l’œuvre de Debussy, et Schönberg devait rêver de se montrer digne de l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra, voire, pourquoi pas, de lui en remontrer. C’est peut-être pour cette raison qu’il opta pour un poème symphonique où Strauss (qui n’avait alors produit au théâtre que Guntram et Feuersnot) était sans rival.
 
Très doué mais dans la misère
 
Pendant que Schönberg s’appliquait à combiner les motifs, multipliant les plans et arrière-plans pour justifier le recours à un orchestre de 110 musiciens, Richard Strauss sollicitait son collègue Max von Schillings : « C’est avec insistance que j’ai recommandé cet homme qui vit dans une grande misère et qui est très doué, en vue de lui obtenir une bourse de mille marks par an pendant plusieurs années. Aide-moi, je te prie, et rédige, toi aussi, une attestation très favorable. Tu verras comme moi que ses compositions, si elles sont encore un peu surchargées, témoignent de grandes capacités et d’un grand talent ». Schillings dut être convaincu par les partitions qu’on lui communiqua et Schönberg obtint la bourse pendant deux ans.
 
Si l’on prend en compte les activités parallèles à la composition de Pelleas und Melisande : d’une main (gauche ?) écrire des chansons pour le cabaret littéraire Überbrettl dont Schönberg devait diriger le petit orchestre et instrumenter des opérettes, d’une autre main (la droite ?) copier les parties de cordes de la cantate pléthorique de Strauss Taillefer, on comprendra qu’il ne pouvait en être autrement : rejet de la musique facile.
 
Pour tenter de faciliter l’abord d’une œuvre qui avait déconcerté ceux-là même qui soutenaient Schönberg, Zemlinsky, Busoni ou Strauss, l’éditeur commanda une analyse à Alban Berg. Très remarquablement perspicace, elle révèle une forme qui, tout en suivant pas à pas les péripéties du drame (mais sans jamais les illustrer directement), observe le plan d’une symphonie traditionnelle en quatre mouvements enchaînés. Les motifs sont à la fois attachés aux personnages (Mélisande, Golo, Pelléas) ou à des notions abstraites (Le Destin, l’Éveil de l’amour) et librement combinés… En sorte que la complexité de l’analyse étant à la hauteur de celle de son objet, l’auditeur averti risque davantage de se perdre à la recherche des repères que celui qui ignorant tout du sujet, se laisse empoigner par les couleurs, souvent inouïes, l’éloquence des motifs qui surgissent, émergeant on ne sait d’où et replongeant comme des poissons fabuleux.
 
Gérard Condé
 
Le concert du 24 mai sera diffusé ultérieurement sur France Musique.
 
 
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