Un néo-classique, Stravinsky ?

Jeudi 2 juillet 2020
Un néo-classique, Stravinsky ? | Maison de la Radio
Il y aurait le Stravinsky du Sacre du printemps et le Stravinsky néo-classique, celui du Concerto en ré par exemple, en attendant le Stravinsky sériel. Mais Stravinsky aimait tordre le cou aux idées toutes faites : « Un révolutionnaire, moi ? », se demande-t-il ici.
 
« Je sais bien qu’il existe un point de vue selon lequel les temps où parut le Sacre ont vu s’accomplir une révolution. Révolution dont les conquêtes seraient aujourd’hui en voie d’assimilation. Je m’inscris en faux contre cette opinion. J’estime que c’est à tort qu’on m’a considéré comme un révolutionnaire. Quand le Sacre a paru, bien des opinions ont été émises à son sujet. Dans le tumulte des opinions contradictoires, mon ami Maurice Ravel intervint presque seul pour mettre les choses au point. Il a su voir et il a dit que la nouveauté du Sacre ne résidait pas dans l’écriture, dans l’instrumentation, dans l’appareil technique de l’œuvre, mais dans l’entité musicale.
 
On m’a fait révolutionnaire malgré moi. Or, les poussées révolutionnaires ne sont jamais complètement spontanées. Il y a d’habiles gens qui font de la révolution en connaissance de cause… Il faut se garder de se laisser abuser par ceux qui vous attribuent une intention qui n’est pas la vôtre. Pour moi, je n’entends jamais parler de révolution sans penser à l’entretien que G. K. Chesterton nous raconte qu’il eut, en débarquant en France, avec un cabaretier de Calais. Ce dernier se plaignait amèrement de la dureté de la vie et du manque croissant de liberté : C’est bien la peine, concluait le cabaretier, d’avoir fait trois révolutions pour en revenir toujours au même point. Et Chesterton de lui faire remarquer qu’une révolution, au sens propre du terme, est le mouvement d’un mobile qui parcourt une courbe fermée et revient ainsi au point d’où il était parti…
 
Le ton d’une œuvre comme le Sacre a pu paraître arrogant, le langage qu’elle parlait a pu sembler rude en sa nouveauté : cela n’implique nullement qu’elle soit révolutionnaire au sens le plus subversif du mot.
 
Révolution et chaos
 
S’il suffit de rompre une habitude pour mériter de se voir taxer de révolutionnaire, tout musicien qui a quelque chose à dire, et qui sort, pour le dire, de la convention établie, devrait être réputé révolutionnaire. Pourquoi charger le dictionnaire des beaux-arts de ce terme ronflant qui désigne, dans son acception la plus habituelle, un état de trouble et de violence, alors qu’il y a tant de mots plus propres à désigner l’originalité ?
 
À vrai dire, je serais bien embarrassé de vous citer dans l’histoire de l’art un seul fait qui puisse être qualifié de révolutionnaire. L’art est constructif par essence. La révolution implique une rupture d’équilibre. Qui dit révolution dit chaos provisoire. Or l’art est le contraire du chaos. Il ne s’abandonne pas au chaos sans se voir immédiatement menacé dans ses œuvres vives, sans son existence même.
 
La qualité de révolutionnaire est généralement attribuée aux artistes, de nos jours, dans une intention laudative, sans doute parce que nous vivons en un temps où la révolution jouit d’une sorte de prestige auprès de l’élite d’avant-hier. Entendons-nous bien : je suis le premier à reconnaître que l’audace est le moteur des  plus belles et des  plus grandes actions ; raison de plus pour ne pas la mettre inconsidérément au service du désordre et des appétits brutaux, avec la volonté de faire sensation à tout prix. J’approuve l’audace ; je ne lui fixe pas de limites ; mais il n’y a pas de limites non plus aux méfaits de l’arbitraire. (…)
 
Nos élites d’avant-garde, vouées à une perpétuelle surenchère, attendent et exigent de la musique qu’elle satisfasse leur goût des cacophonies absurdes.
 
Révolution et nouveauté
 
Je dis cacophonie sans craindre de me voir confondu dans les rangs des vieux pompiers, parmi les laudatores temporis acti.* Et j’ai conscience, en employant ce mot, de ne pas faire le moins du monde marche arrière. Ma position à cet égard est exactement la même qu’aux temps où je composais le Sacre et où l’on se plaisait à me faire passer pour révolutionnaire. Aujourd’hui comme hier, je me défie de la fausse monnaie et me garde de la prendre pour argent comptant. Cacophonie veut dire mauvais son, marchandise illégale, musique incoordonnée qui ne résiste pas à une critique sérieuse. Quelque opinion que l’on professe sur la musique d’Arnold Schönberg (pour prendre l’exemple d’un compositeur qui évolue sur un plan essentiellement différent du mien, tant par l’esthétique que par la technique) dont les œuvres ont souvent provoqué des réactions violentes ou des sourires ironiques, il est impossible à un esprit honnête et pourvu d’une réelle culture musicale de ne pas sentir que le compositeur de Pierrot lunaire est exactement conscient de ce qu’il fait et qu’il ne trompe personne. Il a adopté le système musical qui lui convenait et dans ce système, il est parfaitement logique avec lui-même et parfaitement cohérent. On n’est pas quitte envers une musique qui vous déplaît en la baptisant cacophonie.
 
Toute aussi dégradante est la vanité des snobs qui se targuent d’une familiarité honteuse avec le monde de l’incompréhensible, et qui s’avouent heureux de se trouver en bonne compagnie. Ce n’est pas la musique qu’ils recherchent, mais l’effet de choc, la sensation qui trouble l’entendement.
 
J’avoue donc que je suis complètement insensible au prestige de la révolution. Tous les bruits qu’elle peut faire n’éveillent en moi aucun écho. Car la révolution est une chose et la nouveauté en est une autre. Même quand elle ne se présente pas sous une forme outrancière, la nouveauté n’est pas toujours reconnue par ses contemporains. »
 
Igor Stravinsky (1939), in Poétique musicale, rééd. Flammarion, 2000
 
* « Les apologistes des faits du temps. »
 
 

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