Leur tessiture

Mardi 12 novembre 2013
Leur tessiture | Maison de la Radio
Disparition des objets de réception, hyper-personnalisation des informations... La radio du futur rend attentif celui qui l'écoute. Fiction?

Ma puce centrale est principalement composée de tantale – numéro atomique 73. Il provient d’une mine artisanale – ne te méprends pas sur le sens des mots, je parle d’hommes sans casque ni masque, que le soleil écrase – de la région du Kivu en République démocratique du Congo. Tu vois la République démocratique du Congo ? Non ? Ne t’inquiète pas, en général on ne voit pas. Tu as le temps.

Cette puce m’encombre. Je suis souvent tentée de me la faire enlever. Je renonce : les amendes sont exorbitantes – et c’est sans parler des autres risques. Tu es encore petite, n’exagérons pas le réalisme des descriptions.

Enfin, tout de même, j’aime écouter la radio grâce à elle. Cela va te sembler inimaginable, c’était le début du siècle encore, mais j’ai connu un temps où il fallait tendre le bras pour allumer la radio, tendre le bras pour l’éteindre et, crois-le ou non, manipuler des boutons pour changer de station. La radio logeait dans des objets. C’est loin, maintenant. Les voix qu’on y entendait appartenaient à des gens que nous ne connaissions pas. Ne rien savoir de leur visage nous permettait d’écouter d’une oreille distraite, nonchalante. Les nouvelles du monde nous arrivaient étouffées, garrottées par le mystère des voix nous les annonçant. Nous pouvions être indifférents. 

Je ne regrette pas ce temps-là. Chacun pouvait s’occuper tranquillement de sa propre existence. Par certains aspects, ce temps pouvait se révéler répugnant.

La puce sait qui doit me parler. Elle me connaît. Des impulsions dans son circuit choisissent les voix – du moins sur le papier. La vérité, c’est que les voix se choisissent pour moi et que je suis souvent surprise. Tu verras, quand tu auras ta propre puce : au début, c’est troublant. On entend des amis nous annoncer en bâillant l’interview imminente d’un président de syndicat patronal, nous avertir gravement de l’adoption prochaine d’une nouvelle loi, inscrite en fin d’ordre du jour et pourtant sur le point d’affecter nos vies au point de les rendre méconnaissables, nous annoncer des éclats de joie dans la voix le décès tant attendu d’une vieille crevure politique ayant pourri notre jeunesse, nous alerter affolés sur une catastrophe lointaine menaçant de ne pas en rester là. 

 

Ce sont des amis croisés la veille, des amis perdus de vue, des amis morts depuis longtemps. Il n’est plus possible de ne pas écouter. Une des premières fois, c’était une guerre au loin, sur un continent où je n’étais pas allée depuis vingt ans – le genre de continent qui demande du courage pour se décider. Les nouvelles me sont arrivées de Sana. C’était bien la radio qui émettait – la zone de réception primaire de mon lobe temporal aurait pu attester son signal – mais c’est Sana que j’entendais – la puce travaille sur les zones de gnosie (pas folle, la guêpe). 

La pirogue de Sana devait être à l’arrêt dans la mangrove du delta. Il n’avait sans doute pas changé – sa voix était en tout cas la même, une voix de pierre, reconnaissable entre toutes. Il m’informait, désolé d’abord, que des villageois avaient été massacrés la nuit précédente à quelques kilomètres de chez lui. J’écoutais. Seulement parce que c’était lui ? 

J’imaginais son visage ravagé de chagrin. Je l’avais connu longtemps, et pourtant avec toujours ce visage de 20 ans. Enfin, 20 ans là-bas, où les années comptent autrement. Des miliciens, qu’on avait gavés de khat jusqu’à en faire des revenants, avaient à la machette fait de la place dans les maisons, me disait-il. Les femmes avaient été les dernières tuées. On les avait d’abord laissé hurler devant le corps de leurs enfants. Pardonne-moi, je voulais t’épargner et voilà, on se laisse emporter parfois. 

La voix de Sana tremblait de rage. Impossible de se détourner dans ces conditions. Le monde devient inévitable. 

La puce connaît toutefois mon seuil d’alerte. Elle maîtrise l’antidote aux flux d’hormone corticotrope : un morceau du XXe siècle, mélancolique mais encore rageur. Elle n’a pas le sens des convenances. S’il n’y a que Johnny Cash pour apaiser la vision d’enfants égorgés sous les yeux de leur mère, qu’à cela ne tienne : elle connaît le niveau de confort moral nécessaire à ma survie et envoie la musique. C’est en partie grâce à elle que je suis là devant toi, sachant tout des enfants égorgés et pourtant confiante dans l’infini pouvoir des voix – de celles qui alertent comme de celles qui consolent.   

De ça, et en dépit de ses défauts innombrables, je sais gré à cette maudite puce. Elle ne m’épargne rien du monde, mais elle sait comment m’y maintenir. Sur le ring exactement. En garde haute et devant toi.

Août 2013    

L'AUTEURE
Sophie Maurer, écrivain
 

Sophie Maurer
© Eric Morency
 

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