Marathon Schumann

Vendredi 19 décembre 2014
Marathon Schumann | Maison de la Radio
En deux concerts, les 22 et 23 janvier, Daniele Gatti et l’Orchestre National de France nous font entendre les quatre symphonies de Schumann.

Un marathon Schumann ? Il est vrai qu’il y a une urgence chez Schumann, celle que le compositeur lui-même éprouva toute sa vie pour échapper à la folie. Il est vrai aussi que ces quatre symphonies décrivent un parcours qui s’étend sur dix années : la Première et la version originale de celle qui deviendra la Quatrième datent de 1841, la Deuxième fut composée en 1845-1846, la Troisième fut achevée en 1850, un an avant la version définitive de la Quatrième. Mais on sait aussi que ces quatre symphonies arrivent dans l’esprit de Schumann alors que le musicien s’est d’abord consacré au piano seul (jusqu’à l’année 1840, celle de son mariage avec Clara Wieck), puis au lied et à la musique de chambre. La grande forme orchestrale n’allait pas de soi pour Schumann, et c’est l’une des raisons pour lesquelles ces quatre partitions sont toutes différentes : la Première, assez concise, et la Deuxième, plus développée, comportent quatre mouvements, mais la Troisième en compte cinq et la Quatrième enchaîne toutes les parties ; un Brahms, pourtant héritier de Schumann selon certains, n’osera jamais quitter le modèle en quatre mouvements distincts hérité de Haydn et Beethoven.
 
Aborder Schumann, c’est bien sûr écouter l’une des plus belles musiques qui soient, c’est aussi plonger dans les flots tumultueux du romantisme allemand. Définir le romantisme ? Tâche impossible, puisque le romantisme touche à la fois la poésie et la musique, la philosophie et la peinture, et jusqu’à la médecine, puisqu’il s’agit d’une remise en cause de la conception de l’homme dans l’univers.
 
Le miroir en morceaux
 
Il reste que ce tremblement de terre artistique et spirituel se joue d’abord en Allemagne. L’Allemagne ? A la fin du XVIIIe siècle, c’est une poussière d’états où quelques royaumes organisés (la Prusse, la Bavière) côtoient des principautés minuscules. Les imaginations y bouillonnent comme des volcans juxtaposés désireux chacun de déclencher une catastrophe. Katastrophé, bouleversement : la Grèce est là qui sommeille en chacun, elle est prête à renaître. Hegel et Schelling, dans le sillage de Kant, renouvellent l’idéalisme de Platon. Hölderlin, leur compatriote du Stift, le séminaire de Tübingen, s’abîme dans la folie. Goethe a fait de Weimar une nouvelle Athènes en attendant que Liszt prenne le relais à partir de 1848. Les frères Schlegel créent une revue qui ne peut s’intituler que l’Athenäum.
 
Fragmentation politique, fragmentation esthétique. Hoffmann reprend à son compte le Stück, cet inachèvement par trop-plein d’idées et d’éclats dont étaient composés les numéros de l’Athenäum. Il sait que le cristal miroitant, l’électron survolté seyent à l’esprit allemand et au Witz qui le frappe pour mieux l’embraser : Phantasiestücke, Nachtstücke, Kreisleriana : autant de titres hoffmanniens qui seront repris par Schumann. « Pareil à une petite œuvre d’art, un fragment doit être totalement détaché du monde environnant et clos sur lui-même comme un hérisson », annonce le fragment 206 de l’Athenäum.
 
L’ivresse de l’esprit
 
L’artiste s’amuse avec la Politique et avec l’Histoire, il exerce son enthousiasme à leur dépens, il éprouve son ironie à leur esprit de sérieux : « L’aspiration du Nord vers un autre ciel a engendré la musique allemande, – géométrie d’automnes, alcool de concepts, ébriété métaphysique », écrit Cioran. Beethoven ? C’est bien sûr, dans l’héritage de Haydn et de Mozart, le compositeur-phare de cette époque, à l’articulation des deux siècles. Mais tout allemand qu’il fût (il est né à Bonn, au bord du Rhin), Beethoven choisit à vingt-deux ans de s’installer à Vienne. Il faudra un Wagner pour faire rentrer les Stücke dans le rang et prétendre maîtriser la très grande forme, célébrer l’art allemand rendu à la grandeur qui était la sienne à l’époque de Luther et de Sachs, et assister à la réalisation autoritaire de l’empire.
 
1854 : Schumann se jette dans le Rhin, Wagner achève L’Or du Rhin. 1871 : Guillaume Ier est proclamé empereur le 18 janvier. Les cours marquetées ne vont plus avoir cours. Une fois le kaléidoscope domestiqué, les mosaïques feront profil bas. « Le prétendu “esprit de lourdeur” des Allemands, combattu par Nietzsche jusqu’à la folie, prend naissance avec Wagner. L’Allemagne devient manifeste à elle-même à travers la musique de Wagner. Autrement dit, dès qu’elle s’est privée de l’ironie du mouvement pour s’établir en institution. Bayreuth est en soi un contresens contre le romantisme », explique Jacques Darras. Qui ajoute : « Bach n’est pas allemand, Bach n’est d’aucune nationalité. Pas plus que Mozart n’est autrichien. Bach vient du pays du contrepoint, de la polyphonie. D’un temps plutôt que d’un lieu. Bach se tient à la lisière d’une forêt limitrophe avec le Moyen Âge bourguignon, ayant plus à voir avec Ockeghem et Josquin qu’avec aucun autre musicien. »
 
La voûte et le puits
 
Il semble que pour certains, au premier jour du monde, il y ait eu Bach. « Bach est mon pain quotidien », écrit Robert à sa fiancée Clara en 1838. Mendelssohn ne pensera pas autrement en exhumant la Passion selon saint Matthieu à Berlin en 1829, comme s’il y avait là un porche vivant sous lequel les artistes allemands devaient sans cesse passer et repasser. Une voûte par où s’envoûter.
 
L’histoire et la géographie schumaniennes sont comme un puits merveilleux, de plus en plus large à mesure qu’on descend, de plus en plus aveuglant de lumière pour les initiés. Jusqu’à cette année 1853 où le taciturne Robert – mais il n’a que quarante-trois ans – verra dans le jeune Brahms un reflet de sa propre jeunesse. Et se jettera dans le Rhin lors du carnaval de l’année suivante.
 
Schumann, en 1854, aurait donc perdu le sens commun. Quoi de plus beau pour un artiste ? Lui souhaiterait-on de se vautrer dans le bon sens, d’aller là où lui demandent d’aller les honnêtes gens ? Le sens : s’agit-il de la signification – mais alors, la musique n’est-elle pas, de tous les arts, celui qui signifie le moins ? Ou bien de la direction à suivre – mais alors, comment la reconnaître ? Les fleuves, au moins, ont cette chance : ils coulent sans complexe, de leur source jusqu’à la mer. Et c’est peut-être ce qui a troublé Schumann lorsqu’il se mit à penser au Rhin, lorsqu’il lui dédia sa Troisième Symphonie.
 
Christian Wasselin
 
Les concerts des 22 et 23 janvier seront diffusés ultérieurement par France Musique.

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