Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir !

Lundi 4 juin 2018
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Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ! | Maison de la Radio
Casta Diva (« chaste déesse »), Castafiore (« chaste fleur »), Floria Tosca… Diva selon l’état civil, chaste visiblement, fleur par antiphrase, la castafiore pourrait plutôt chanter « vissi d’arte », mais son comportement décalé suffit à suggérer qu’elle vit de son art, hors du monde.
Longtemps, les lecteurs de Tintin ne connurent d’autre silhouette féminine que celle de cette diva fantasmagorique aux allures de coq dressé sur ses ergots, brisant par sympathie vibratoire les lustres et les vitres dès les premières notes de son air de bravoure : « Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ! » Qui ne connaîtrait pas ce fragment du Faust de Gounod (composé sur des paroles de Jules Barbier et Michel Carré), peut du moins imaginer que, si le ramage se rapporte au plumage, il y a là de quoi se dissuader à tout jamais d’aller à l’opéra. Tel n’était pas le propos d’Hergé, qui ne se moquait pas tant du Faust de Gounod que du manque de sens critique des interprètes qui en trahissent la fraîcheur.

Communicatif par nature, le rire appelle le rire. Mais, outre la caricature de l’innocente Marguerite vêtue de velours pourpre, le drôle, c’est que le personnage rie de se voir si belle D’ordinaire en effet, on ne rit pas de cette situation : face à son miroir, une femme rit de trouver extravagants au miroir, le chapeau, la robe ou le manteau qui semblait devoir lui aller si bien ; si elle se trouve belle, elle sourit, puis s’efforce avec grâce d’accorder visage et vêture. Marguerite, parée des bijoux du coffret, pourrait plus vraisemblablement chanter : « Quel plaisir de me voir si belle ! ».

L’invraisemblance des roulades

Il y a cependant une raison plus impérieuse à ce rire : la créatrice du rôle de Marguerite excellait dans les airs à roulades. En tirer pari n’est condamnable que dans l’optique d’une conception excessivement restrictive des fins et des moyens du théâtre lyrique. Mais, alors que les compositeurs de l’école italienne ne s’embarrassaient pas de vraisemblance pour placer des roulades, l’école française ne les tolérait que pour l’expression de la joie (comme stylisation d’une cascade de rire) ou de la folie (perte du langage articulé). Les vocalises de Donna Anna dans Don Giovanni étaient perçues comme une regrettable concession de Mozart au caprice de son interprète. Marguerite rit donc seulement pour s’autoriser à quitter le chant syllabique sans pour autant abuser du brio extérieur associé au registre aigu : sauf le trille conclusif, qui s’achève sur un si aigu, elle reste dans une tessiture assez centrale avec même un si grave.

Aisance et musicalité sont indispensables pour rendre justice à cet air où tout est si bien en place (élans, pirouettes, modulations) que son naturel voulu et trouvé a été pris pour de la banalité. La coquetterie des flûtes donne la couleur initiale. L’intimité des cordes est réservée pour la section centrale (« Achevons la métamorphose ») qui, en proposant une action au personnage, évite le statisme ; les instruments suggèrent ce qu’elle tait, contrepointent ce qu’elle joue. Si l’on parvient à oublier la Castafiore pour imaginer la Marguerite idéale, on reconnaîtra que cette valse chantée est une page lumineuse, comme le sourire émerveillé qui accompagne la découverte du coffret.

Gérard Condé

Gérard Condé est l’auteur d’une monumentale biographie-étude de Gounod (Fayard, 2009).


Air des bijoux 

(Faust, acte 3)

Marguerite se pare des boucles d’oreilles, se lève et se regarde dans le miroir.

Ah ! je ris de me voir
Si belle en ce miroir !
Est-ce toi, Marguerite ?
Réponds-moi, réponds vite !
Non ! Non ! ce n’est plus toi !
Non ! non ! ce n’est plus ton visage !
C’est la fille d’un roi
Qu’on salue au passage !
Ah, s’il était ici !...
S’il me voyait ainsi !
Comme une demoiselle
Il me trouverait belle.
Elle se pare du collier.
Achevons la métamorphose !
Il me tarde encor d’essayer
Le bracelet et le collier !
Elle se pare du bracelet et se lève.
Dieu ! c’est comme une main qui sur mon bras
se pose !
Ah ! je ris de me voir
Si belle en ce miroir !
Est-ce toi, Marguerite ?
Réponds-moi, réponds vite !
Ah, s’il était ici !...
S’il me voyait ainsi !
Comme une demoiselle,
Il me trouverait belle.
Marguerite, ce n’est plus toi,
Ce n’est plus ton visage,
Non ! c’est la fille d’un roi
Qu’on salue au passage.
 

 
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Hommage à Gounod, ouvertures et airs d'opéra

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Concert symphonique

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Jesko Sirvend direction
Elsa Dreisig soprano
Concert de clôture de la 6e édition du Festival Palazzetto Bru Zane à Paris
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