Chosta en trois temps

Jeudi 19 octobre 2017
Email
Chosta en trois temps | Maison de la Radio
Neeme Järvi dirigera trois œuvres de Chostakovitch, le 9 novembre, à la tête de l’Orchestre national de France.

APRÈS SA SEPTIÈME SYMPHONIE inspirée par le siège de Leningrad et la Huitième qui transposait « le climat intérieur de l’être humain assourdi par le gigantesque marteau de la guerre », Chostakovitch annonça que sa prochaine partition orchestrale exalterait la victoire et rendrait hommage à Lénine. On pressentit une symphonie monumentale, peut-être avec des voix, comparable à la Neuvième de Beethoven et à son « Hymne à la joie » : ne porterait-elle pas le numéro 9, le chiffre fatidique sur lequel butèrent Beethoven, Schubert, Bruckner et Mahler ?
 
Quelle ne fut pas la surprise de découvrir, lors de la création, le 3 novembre 1945 à Léningrad, sous la direction d’Evgueni Mravinski, une symphonie concise en dépit de ses cinq mouvements, d’une durée similaire à celle du Concerto pour piano n° 1 (1933), et inférieure à celle du seul premier mouvement des Symphonies n° 7 et 8 ! Quant à Lénine… Point de célébration du père de la Révolution, mais une musique plutôt primesautière jouée par un orchestre de taille restreinte, souvent dans un esprit chambriste. Alternant les tempos vifs et les tempos plus lents, elle décline les différentes facettes du style de Chostakovitch : l’espièglerie, le sarcasme, la parade grotesque, la cavalcade piaffante, le tourbillon vif-argent, la plainte intériorisée.
 
Toutefois, si la construction donne souvent l’impression d’une mosaïque, en raison de l’alternance rapide des solos, des changements de direction du discours qui abandonne sans vergogne un thème pour un autre, le climat reste relativement homogène au sein d’un mouvement. On n’entend pas ici de déflagrations soudaines, de ces longues progressions dont le compositeur est coutumier (il est vrai que la brièveté des mouvements ne les favorise pas). Par ailleurs, les mouvements lents – même le Largo où se désole le basson – n’expriment pas de douleur insondable. La clarinette du Moderato conserve une certaine impassibilité et maintient une inquiétude diffuse. Cette inquiétude se transformera en une angoisse insoutenable, lorsqu’en 1948 Chostakovitch sera victime de la campagne « anti-formaliste » dirigée par Tikhon Khrennikov (mais pilotée par Andreï Jdanov). Il attendra huit ans avant de composer sa Symphonie n° 10, sa première partition orchestrale créée après la mort de Staline.
 
Un concerto pour piano avec trompette
 
Revenons au début des années 1930. Chostakovitch revient au piano, échaudé par le conformisme des théâtres et des studios de cinéma pour lesquels il travaille, et par les critiques négatives qui s’abattent sur son opéra Le Nez (créé en janvier 1930). Il compose Vingt-quatre Préludes pour piano (1932-1933), puis, dans la foulée, son Concerto n° 1. Il aurait au départ envisagé un concerto pour trompette où interviendrait une partie de piano. En définitive, il renverse le projet, limitant la trompette à des interventions sporadiques. Entouré d’un orchestre à cordes, le seul instrument à vent se détache toutefois nettement de la texture d’ensemble.
 
Le concerto sera créé le 15 octobre 1933 à la Philharmonie de Léningrad par le compositeur au piano, Alexander Schmidt à la trompette, et l’Orchestre philharmonique de Léningrad sous la direction de Fritz Stiedry. Il adopte une forme en apparence traditionnelle : trois mouvements principaux (vif-lent-vif), auxquels s’ajoute un bref Moderato conduisant au finale. Mais au sein des mouvements, en particulier des deux Allegros, les nombreux changements de tempo et de caractère perturbent les repères familiers. Les premières mesures de la partition sont à ce titre révélatrices, puisque l’interjection sardonique du piano et de la trompette (étrange entrée en matière, au demeurant) laisse aussitôt place à une expression plus inquiète, laquelle évolue vers une course effrénée. Cet Allegretto saute du coq à l’âne et ose d’étonnantes embardées, entre héroïsme bravache, martèlements fracassants, rêverie mélancolique et reptations mystérieuses.
 
Le mouvement lent adopte un style plus homogène. Le lyrisme de cette valse désolée s’intensifie lors du solo de piano et prend des accents douloureusement passionnés. La dernière partie renoue avec le climat initial mais se distingue par la présence de la trompette avec sourdine, telle une voix émergeant du lointain. Le finale renoue avec l’esprit rhapsodique du premier mouvement. Il cite en les déformant une sonate de Haydn et, surtout, le Rondo a capriccio op. 129 de Beethoven. Cette pièce, qui porte le sous-titre apocryphe de « Fureur à propos du sou perdu », se caractérise par une frénésie pleine d’humour, des trépignements rageurs et de nombreuses surprises harmoniques. Autant d’éléments amplifiés dans le concerto au moyen d’une virtuosité décapante, de dissonances mordantes glissées dans une parodie de fanfare militaire et de musique de cirque.
 
En accompagnant au piano des films muets, Chostakovitch avait cultivé l’aptitude à caractériser des situations et à enchaîner de brèves séquences contrastées. Mais ici, les brutales ruptures de ton suscitent des sentiments ambivalents : les gesticulations seraient-elles une illusion de vitalité, dissimulant une profonde mélancolie ? Ou, à l’inverse, l’expression de la douleur masquerait-elle les grimaces du bouffon ? Chostakovitch laisse l’auditeur à ses interrogations.
 
Retour à la symphonie
 
La Symphonie n° 12, elle aussi créée à Léningrad sous la direction d’Evgueni Mvravinski (le 1er octobre 1961) renouerait-elle avec le projet annoncé au moment de la Neuvième ? Chostakovitch la présenta en effet comme une œuvre sur la vie de Lénine. Mais une fois encore, il changea de direction pendant la composition, puisqu’à l’origine il envisageait d’inclure un chœur sur des poèmes de Maïakovski, Djabaev et Stalski. La nouvelle partition aurait formé un diptyque avec la Symphonie n° 2 « À Octobre » dont le dernier mouvement glorifiait Lénine, commandée en 1927 pour le dixième anniversaire de la Révolution. Le compositeur s’orienta cependant vers une œuvre purement instrumentale, tout en conservant l’idée du programme « historique », comme dans ses Symphonies n° 7 « Léningrad » (1941) et n° 11 « L’année 1905 » (1957). Les quatre mouvements, joués sans interruption, évoquent des lieux et événements de l’année 1917 : la ville de Pétrograd (rebaptisée Léningrad en 1924, à la mort de l’homme d’État) ; Razliv où, pendant l’été, Lénine se cacha et prépara la Révolution d’Octobre ; l’Aurore, nom du cuirassé dont le tir donna le signal de l’attaque contre le Palais d’hiver.
 
Pour les Russes de 1961, le message était clair, grâce à la citation de plusieurs chants révolutionnaires (certains d’entre deux résonnaient déjà dans la Symphonie n° 11). L’auditeur occidental ignorant ces hymnes percevra aisément la trajectoire menant de l’ombre à la lumière, de l’incertitude lourde de menaces à la victoire triomphale. Les trois premiers mouvements commencent pianissimo dans un climat tendu. Leurs thèmes, qui jalonnent l’œuvre entière, sont combinés dans des épisodes figurant d’âpres combats. Les teintes bucoliques et l’atmosphère méditative de Razliv s’accompagnent d’une incertitude inquiétante qui se prolonge au début de L’Aurore, où les percussions assènent ensuite leurs scansions implacables. Ce troisième tableau, bref, sert de transition et mène au finale (l’idée rappelle la construction du Concerto pour piano n° 1).
 
L’Aube de l’humanité récapitule le matériau thématique de l’œuvre et proclame la victoire. Situation fréquente chez Chostakovitch (on songera par exemple à la fin de la Symphonie n° 5), surtout dans le cas d’une œuvre instrumentale, les accents glorieux restent ambigus : s’il est tentant de les interpréter au premier degré, on peut également les percevoir comme une critique ironique du musicien, qui ne prêterait allégeance au régime qu’en apparence. 
 
Hélène Ca
Email

Écouter Chostakovitch

Chostakovitch 1917

Chostakovitch 1917 | Maison de la Radio
Concert symphonique

Orchestre national de France

Chostakovitch et la Révolution russe.
Jeudi09novembre201720h00 Maison de la radio - Auditorium de Radio France