Grandes œuvres pour petit ensemble

Vendredi 18 novembre 2016
Email
Grandes œuvres pour petit ensemble | Maison de la Radio
Marlijn Helder et Christophe Simonet ont, l’une et l’autre, arrangé pour petit orchestre deux grandes œuvres du répertoire : le Deuxième concerto pour piano de Rachmaninov et La Mer de Debussy. L’Orchestre Philharmonique les jouera le 19 novembre, sous la direction de Pascal Rophé.

BRÈVE RENCONTRE DE DAVID LEAN (1945), September Affair de Dieterle (1950), Sept ans de réflexion de Billy Wilder (1955), Partir, revenir de Claude Lelouch (1985), Au-delà d’Eastwood (2010) : voilà quelques-uns des films qui, en intégrant des extraits du Deuxième concerto pour piano de Rachmaninov dans leur bande-son, ont contribué à élargir son audience. Et c’est sans compter les adaptations dans le monde de la chanson, de la pop et du rock, les séries télévisées, les compétitions de gymnastique et de patinage artistique… Rachmaninov aurait-il rêvé une telle popularité ? D’autant qu’il composa sa partition au terme d’une période douloureuse, consécutive à l’échec cuisant de sa Première symphonie en 1897. Le neurologue Nicolaï Dahl, par ailleurs fin mélomane et futur dédicataire de l’œuvre, l’aida à renouer avec la création par ses encouragements et ses conversations stimulantes. Dès lors, il est tentant de lire ce Concerto pour piano comme les trois actes d’un « retour à la vie », bien que le compositeur n’ait jamais fait d’aveu en ce sens : souvenir des moments les plus sombres (Maestoso), espoir d’une issue favorable, mais encore ombré de doutes (Adagio sostenuto), joie d’être sorti de l’ornière (Allegro scherzando).

Pianiste virtuose, Rachmaninov se garde pourtant d’une pyrotechnie de façade. Ainsi, dans le premier mouvement, le soliste commence seul, mais s’efface bientôt devant l’orchestre, prédominant dans ce volet. De l’Adagio sostenuto, on retient avant tout le thème principal, exposé par la flûte et la clarinette, auquel le concerto doit une grande part de son succès. Délicatement mélancolique, la mélodie s’exalte peu à peu pour culminer dans une effusion passionnée. Le finale permet au soliste de déployer pleinement sa virtuosité, mais sans renoncer au lyrisme.
Christophe Simonet a réalisé une adaptation qui requiert, en sus du piano, le quintette à cordes et sept instruments à vent (flûte, hautbois, clarinette, basson, trompette, cor et trombone). Il convient que le trombone « est une petite entorse à l’appellation orchestre de chambre », mais il le préfère à un second cor pour le « côté un peu insolite de la couleur de cet instrument quand il est seul ». Il a en revanche écarté les percussions, trop évocatrices de l’orchestre symphonique. Cette version vise à permettre l’exécution de l’œuvre dans des lieux où la réunion d’un vaste effectif s’avère parfois difficile (écoles de musique, concours, petits festivals), voire impossible (milieux fermés comme les hôpitaux, prisons, maisons de retraite). Simonet perpétue ainsi la tradition consistant à réduire l’orchestre d’un concerto (songeons à ceux de Chopin, transcrits pour piano et quatuor à cordes) afin d’en faciliter la diffusion. Car si le cinéma a beaucoup fait pour la célébrité du Concerto n° 2 de Rachmaninov, c’est en le limitant à des fragments, tandis que l’adaptation pour formation de chambre lui conserve sa pleine intégrité. 
 
La Mer, dans l’intimité des vagues
 
Après la création de son opéra Pelléas et Mélisande en 1902, qui connut un retentissement considérable, Debussy était attendu par ses thuriféraires comme par ses détracteurs : les uns espéraient qu’il poursuivrait dans la même veine, les autres préparaient leurs invectives. Mais le compositeur avait prévenu : « Quant aux personnes qui me font l’amitié d’espérer que je ne pourrai jamais sortir de Pelléas, elles se bouchent l’œil avec soin. Elles ne savent donc point que si cela devait arriver, je me mettrais immédiatement à cultiver l’ananas en chambre ; considérant que la chose la plus fâcheuse est bien de se ‘‘recommencer’’. »

Tout en innovant, il perpétue cependant une certaine tradition française. La Mer, sous-titrée « trois esquisses symphoniques », se souvient de la symphonie en trois mouvements illustrée par Franck, d’Indy, Chausson ou encore Dukas ; elle contient plusieurs thèmes et motifs cycliques traversant l’ensemble de l’œuvre ; ses mouvements sont dotés d’un intitulé évocateur et poétique. Néanmoins, elle présente une ductilité rythmique sans précédent : les nombreux changements de tempo et les superpositions de rythmes différents figurent le caractère insaisissable de la mer et du vent, éléments en perpétuelle métamorphose. La partition produit à la fois une sensation d’architecture solide et d’imprévisibilité.

En outre, le timbre devient l’un des fondements de l’œuvre, indissociable du rythme, de la mélodie et de l’harmonie. L’orchestration reste toujours transparente, qu’elle évoque le mystère de l’aube, la clarté méridienne ou le conflit de l’air et de l’eau. On songe alors à Turner, « le plus beau créateur de mystère qui soit en art », selon Debussy. Comme chez le peintre anglais, la lumière flamboie, les formes semblent fusionner les unes dans les autres et l’aspect onirique se double parfois d’angoisse. On se rappellera aussi la passion du compositeur pour Hokusai, dont La Vague au large de Kanagawa (vers 1831) fut reproduite sur la couverture de l’édition originale de La Mer. Debussy partageait avec l’artiste japonais la fermeté du dessin, le contraste des couleurs et la stylisation du sujet, et s’efforçait de saisir non l’objet lui-même, mais son essence, son idéalité. Comme il l’écrivait en 1902 : « L’art est le plus beau des mensonges. Et quoiqu’on essaie d’y incorporer la vie dans son décor quotidien, il faut vérifier qu’il reste un mensonge, sous peine de devenir une chose utilitaire, triste comme une usine. Ne désillusionnons donc personne en ramenant le rêve à de trop précises réalités… Contentons-nous de transpositions plus consolantes par ce qu’elles peuvent contenir d’une expression de beauté qui ne mourra pas. »
À la demande de Radio France, Marlijn Helder a accepté d’adapter La Mer pour orchestre de chambre. À la fois honorée, intimidée et stimulée par ce défi, elle avait conscience qu’il était presque impossible de traduire toute la palette debussyste avec cet effectif, bien que l’œuvre d’origine sonne souvent comme une musique de chambre dont la couleur varierait sans cesse. L’enjeu a donc consisté à trouver de nouvelles combinaisons de timbres, similaires à celles du compositeur français, à élaborer un nouveau « récit » nourri des images et du climat de sa partition. Dès lors, la version pour orchestre de chambre ne se présente pas comme un reflet en miniature de La Mer mais, selon Helder, comme « une autre manière de raconter l’histoire ».
 
On précisera qu’avant le Deuxième Concerto et La Mer, l’Orchestre Philharmonique aura créé Spring Rain, une pièce commandée par Radio France à Marlijn Helder.
Tandis que Marlijn Helder réfléchissait à la pièce pour orchestre que Radio France lui avait commandée, elle découvrit Spring Rain de la poétesse américaine Sara Teasdale (1884-1933). Dans ce poème en cinq quatrains, le spectacle des forces de la nature (et notamment du premier orage du printemps) attise le souvenir d’un souvenir amoureux. Si la compositrice néerlandaise n’a pas cherché à transposer les vers de Teasdale, elle y a trouvé une source d’inspiration en réfléchissant à la façon dont les mots entraient en résonance avec ses propres sentiments et souvenirs. À partir de cette chaîne de réactions, elle a élaboré la structure formelle et imaginé le degré de tension harmonique de sa pièce d’orchestre. C’est aussi en revivant l’expérience de la perte, de la douleur et de l’amour – sentiments influencés par le bruit apaisant de l’eau –, qu’elle a trouvé comment développer son matériau mélodique. Elle avoue par ailleurs sa dette envers Debussy, dont l’art d’imbriquer étroitement tous les paramètres a guidé son écriture.
 
Hélène Cao
 
Le concert du 19 novembre sera diffusé ultérieurement sur France Musique.
Email