L’Adami, les jeunes talents et le service public

Mardi 18 octobre 2016
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L’Adami, les jeunes talents et le service public | Maison de la Radio
Le 4 novembre prochain aura lieu un concert célébrant les vingt ans des Révélations Classiques de l'Adami. Une trentaine de jeunes chanteurs et de jeunes instrumentistes se produiront avec l'Orchestre National de France que dirigera Brian Schembri, Jérôme Deschamps se chargeant de mettre en scène cette festivité. Au fait, qu'est-ce que l'Adami ? Bruno Boutleux, qui en est le directeur général, nous en dit plus.

BRUNO BOUTLEUX, commençons par le commencement : qu’est-ce que l’Adami ? En quoi se distingue-t-elle d’autres sociétés comme la Sacem ou la Spedidam ?
L’acronyme « Adami » signifie Société pour l’administration des droits des artistes et des musiciens interprètes. L’Adami est née d’un combat gagné au cours des années 1950 par un syndicat d’artistes et qui a pris son départ au château de Chenonceau : un soir, un comédien et un instrumentiste prêtent leur voix et leur musique à l’occasion d’un son et lumière. Quelques mois plus tard, un avocat tombe chez son disquaire sur un enregistrement de cette soirée, fait sans leur autorisation, et les encourage à livrer bataille contre cette atteinte à leurs droits d’interprètes. Le combat gagné, un accord interprofessionnel fut signé et l’Adami créée pour le gérer. Nous avons donc pour vocation de gérer des droits d’exploitation secondaires des artistes interprètes, dans les domaines phonographique et audiovisuel, y compris pour la danse, et le théâtre. La Sacem, elle, gère les droits des auteurs et compositeurs. Quant à la Spedidam, elle a privilégié longtemps, mais sans exclusive, la gestion des droits des musiciens d’orchestre alors que l’Adami se chargeait plutôt des solistes de la musique et de la danse, ainsi que des comédiens ; mais nos politiques sont en train de se rapprocher.
 
Faut-il cotiser pour être membre de l’Adami ?
Non, car nous avons l’obligation légale de verser leurs droits aux artistes interprètes. Nous recommandons cependant aux artistes de cotiser afin qu’ils puissent bénéficier d’autres droits, notamment à l’étranger, où nous travaillons avec des sociétés auxquelles l’Adami est liée par des accords de réciprocité. Le montant de cette cotisation est faible : il s’agit d’un droit d’adhésion de 15 euros, qui comprend une part sociale et fait que le cotisant devient membre à vie de la société, avantage qui revient aussi à ses héritiers. Aujourd’hui, l’Adami réunit environ 30 000 artistes associés.
 
Comment est constitué le budget de l’Adami ?
Nous ne recevons aucune subvention publique. La quasi-totalité de nos ressources procède de la rémunération pour copie privée et de la rémunération équitable. La rémunération pour copie privée concerne le marché de l’électronique grand public qui doit nous verser une forme de droit à compensation du préjudice subi par les artistes lorsque leurs enregistrements sonores ou audiovisuels sont copiés. Les droits sont reversés aux artistes mais nous prélevons par obligation légale 25% de cette ressource pour soutenir la création artistique. Cela, à mon sens, a tout, d’un cercle vertueux puisque c’est le grand public qui utilise les i-phones, les clefs usb, les disques durs externes, etc., pour copier ce qu’il veut. La rémunération équitable, elle, provient des droits de diffusion radiophoniques et télévisuels, sans oublier les lieux sonorisés tels que bars, commerces, ascenseurs, etc.
 
Une quinzaine commerciale dans un quartier aux rues sonorisées ne vous laisse donc pas indifférent…
En effet. En l’occurrence, nous déléguons à la Sacem, qui est très bien implantée sur tout le territoire, le soin de collecter pour nous les montants qui doivent l’être. Nous rémunérons les artistes avec une partie de ces droits, dont l’ensemble représente au total plus de 70 millions par an. Une autre partie, de l’ordre de 25%, va au soutien à la création qui profite aux jeunes talents.
 
Vous parlez de soutien à la création : un interprète est-il un créateur ?
Il est le créateur de son interprétation. Voyez comme cela est vrai en musique classique où l’interprétation a une importance majeure ! Au Canada, d’ailleurs, il existe un droit d’auteur de l’interprète car celui-ci y est considéré comme un maillon majeur de la chaîne de la création. Au-delà des mots, nous préférons parler de soutien artistique : à la création, à la diffusion (nous soutenons aussi les tournées et les festivals) et à la formation sous forme de stages.
 
Est-ce qu’internet, ces dernières années, a modifié votre façon de travailler ?
Oui, d’autant qu’il s’agit d’un secteur faiblement régulé, où la piraterie se pratique à large échelle. Songez qu’il faut qu’une vidéo ait été vue un million de fois sur YouTube pour générer 100 euros de droits aux artistes qui l’interprètent ! Il est vrai aussi que le fait que les artistes, notamment dans le domaine des musiques actuelles, vendent de moins en moins de disques, a affecté leur niveau de rémunération, si bien qu’ils doivent de plus en plus compter avec les revenus provenant de la scène, ou leurs droits Adami. D’une manière générale, un moins grand nombre de références commerciales pousse à la concentration des parts de marché et à la surexposition médiatique d’un petit nombre ; la rémunération des vedettes les plus fêtées croît toujours plus alors que la « classe moyenne » des artistes est celle qu’il faut défendre en priorité car c’est elle, jour après jour, qui irrigue les salles de spectacle de nos villes.
 
« Part de marché », « classe moyenne » : vous tenez un discours économique. La plaquette de l’Adami parle aussi de la « filière » que vous représentez…
Il faut être réaliste : chaque secteur professionnel est une filière avec ses producteurs, ses distributeurs, etc. Nous devons donc parler de culture mais aussi d’économie. Jamais la création n’a été autant diffusée ; jamais nous n’avons autant écouté de musique ou visionné de films. Il y a une formidable économie derrière tout cela, qui se nourrit du travail des artistes… et qui doit donc les rémunérer en retour. Le champ musical en particulier, et singulièrement ses genres les plus fragiles, mérite toute notre attention.
 
C’est la raison pour laquelle l’Adami, depuis deux décennies, soutient notamment les musiciens dits « classiques » les plus prometteurs…
Oui, nous fêterons le 4 novembre prochain, à la Maison de la radio, les vingt ans des Révélations Classiques de l’Adami. Chaque année l’Adami choisit quatre jeunes chanteurs et quatre jeunes instrumentistes, et les accompagne pendant deux saisons : elle se charge de leur exposition médiatique et de leurs relations presse, les met en contact avec agents et festivals, et leur permet de se produire aux Chorégies d’Orange, au Festival Pablo Casals de Prades (où est réalisé un DVD de leur prestation) et au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris.
 
Comment sont choisis chaque année ces huit jeunes artistes ?
Le conseil d’administration est composé de 34 membres, tous artistes interprètes, dont deux, Sonia Nigoghossian et Françoise Pétro, ont pour mission de découvrir les nouveaux talents de la musique dite « classique ». Elles écoutent beaucoup ; elles ont aussi établi un réseau de « rabatteurs », si vous me permettez l’expression, qui les aident dans leur mission, elles ont aussi des antennes auprès des deux conservatoires nationaux supérieurs, celui de Paris et celui de Lyon. Pour la soirée du 4 novembre, nous avons repris nos vingt ans de palmarès et effectué un choix en fonction du répertoire des artistes, de la manière dont a évolué leur carrière, et bien sûr de leur disponibilité. C’est la raison pour laquelle il y aura sur scène, ce soir-là, des interprètes dont l’âge s’étalera sur une vingtaine d’années, voire un peu plus.
 
Pourquoi avoir choisi de vous associer à Radio France à l’occasion de cette soirée des vingt ans ?
C’est un partenariat naturel car le service public de la radio fait un travail remarquable pour la défense de la musique dite classique et des jeunes artistes, et que nous avons des liens étroits avec France Musique à travers la personnalité, notamment, de Gaëlle Le Gallic qui participe aussi à nos actions dans ce domaine. L’auditorium de la Maison de la radio est le lieu idéal pour ce type de soirée. Le 2 juillet dernier, à l’initiative de Mouv’, nous nous sommes associés à la soirée Hip Hop symphonique, avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Cette fois, c’est l’Orchestre national de France qui sera notre partenaire. Il sera placé sous la direction de Brian Schembri, qui nous a été recommandé par Radio France.
 
Qui a établi le programme du 4 novembre ?
Sonia Nigoghossian et Françoise Petro, avec la participation du chef et du metteur en scène.
 
Un metteur en scène pour un concert ?
Oui, nous avons voulu faire de ces vingt ans une fête et non pas un simple concert qui, avec son cortège de solistes invités, aurait pu devenir rapidement répétitif. C’est pourquoi nous avons demandé à Jérôme Deschamps, qui me paraît en l’occurrence l’homme de la situation, de donner son relief à la soirée. Il ne s’agira pas de créer un spectacle, car la musique conservera tous ses droits, mais de souligner la cohérence des différents moments grâce à un fil rouge. J’ai souhaité aussi que l’Adami reverse la recette à des projets d’éducation musicale, de sorte que cette soirée, outre son caractère exceptionnel, contribue à un enjeu majeur de notre époque : la sensibilisation des jeunes à l’art en général et au spectacle en particulier.
 
Propos recueillis par Christian Wasselin

Le concert du 4 novembre sera retransmis le samedi 12 novembre à 20h sur France Musique.
 
 
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