Bach, une passion

Lundi 16 mars 2015
Bach, une passion | Maison de la Radio
Le vendredi 3 avril (vendredi saint de l’année 2015), Daniele Gatti va oser la Passion selon saint Jean de Bach, avec le Chœur de Radio France et l’Orchestre National.

LA lecture de la Passion au jour du Vendredi-Saint est une des plus antiques traditions des églises chrétiennes. Depuis les premiers siècles de notre ère, la liturgie de la Semaine Sainte donne à entendre aux fidèles le récit des derniers moments de la vie terrestre et de la mort du Christ tel qu’il nous a été légué par les évangélistes Marc, Matthieu, Luc et Jean. La dimension dramatique des événements relatés est inscrite dans le texte même des Evangiles, où les personnages s’expriment en style direct. C’est ainsi que l’habitude s’établit dès le XIIIe siècle, peut-être même avant, de répartir les différents rôles entre plusieurs chantres.
 
Au départ simple cantillation (à mi-chemin entre la déclamation et la psalmodie), le chant de la Passion s’enrichit au fil des siècles avec l’apparition de nouveaux procédés musicaux : écriture polyphonique, accompagnement instrumental des parties vocales… La Réforme protestante au XVIe siècle et la naissance au début du XVIIe de l’oratorio et de l’opéra ont une influence décisive sur l’émergence de ce qu’on a appelé en Allemagne la « Passion-oratorio » : le latin est abandonné au profit de l’allemand, la cantillation est remplacée par un récitatif plus dramatique, les sources évangéliques font l’objet de croisements ou de libres adaptations poétiques, des prières et textes spirituels d’origines diverses sont adjoints au récit biblique et confiés à un chœur et à des chanteurs solistes.
 
Le genre de la Passion connaît son apogée dans les pays germaniques aux XVIIe et XVIIIe siècles avec des compositeurs comme Thomas Selle, Heinrich Schütz, Reinhard Keiser, Georg Friedrich Haendel, Georg Philipp Telemann et Carl Heinrich Graun. Créées dans la première moitié du XVIIIe siècle, les Passions de Bach s’inscrivent donc dans une tradition déjà ancienne. Comme celles de ses prédécesseurs et contemporains, elles répondent aux finalités dévotionnelles d’un genre qui fait partie intégrante du culte, invitant les fidèles à méditer sur les souffrances du Christ. Sans mise en scène ni décorum autre que musical, Passions-oratorios et oratorios sur la Passion sont originellement destinés à l’église, même s’ils peuvent aussi être donnés dans le cadre de concerts spirituels. Héritage de leur origine cultuelle, la division en deux parties des Passions de Bach rappelle que leur exécution était autrefois interrompue par une longue prédication.
 
Il n'y en a plus que deux

Bach est l’auteur de cinq Passions dont seules deux sont parvenues jusqu’à nous : la Passion selon saint Jean (1724) et la Passion selon saint Matthieu (1727) – une Passion selon saint Marc (1731) ayant fait l’objet de tentatives de reconstitution. Elles ont été composées pour la ville de Leipzig, où Bach exerça l’office de cantor de l’église Saint-Thomas de 1723 à sa mort. Deux ans avant sa nomination, il avait été décidé qu’une grande Passion en musique serait désormais donnée chaque année le Vendredi-Saint, en alternance dans les deux principales églises de la ville : Saint-Nicolas et Saint-Thomas. Bach fut ainsi amené à diriger ses propres Passions à plusieurs reprises, y apportant à chaque fois des modifications, mais aussi celles de compositeurs de son temps.
 
Contrairement à d’autres de ses contemporains qui mirent intégralement en musique le livret de Heinrich Brockes intitulé Jésus martyrisé et mourant pour les péchés du monde, d’après les quatre Évangélistes (1712), Bach reprend scrupuleusement dans ses Passions le texte des évangiles dans la traduction de Luther. Il respecte la caractérisation vocale traditionnelle des personnages : l’Évangéliste, principal soliste et narrateur de l’action, est un ténor ; Jésus, Pierre et Pilate sont interprétés par des voix de basse. S’ajoutent quelques personnages secondaires, moins nombreux chez saint Jean que chez saint Matthieu : une servante, un garde, un serviteur, eux aussi chantés par des solistes et accompagnés de la seule basse continue (instruments graves et orgue). Quant à la foule (turba) des soldats, des grands-prêtres ou du peuple, elle est traitée polyphoniquement, avec accompagnement d’orchestre.
 
Le chœur qui incarne cette foule haineuse, par des interventions aussi brèves que frénétiques, se voit aussi confier, dans un registre radicalement différent, douze chorals qui ponctuent l’action dramatique, ainsi que deux grands chœurs qui ouvrent et referment la partition. Prières collectives essentielles du culte protestant sur des mélodies bien connues des fidèles, ces chorals, dont le texte a été soigneusement choisi par Bach, servent de contrepoint spirituel aux différents épisodes de la Passion. Par exemple, le Choral no 11 « Wer hat dich so geschlagen » (« Qui t’a ainsi frappé ? ») suit l’épisode où le Christ est giflé par un garde, et commente : « C’est moi et mes péchés […] qui avons causé la misère qui t’abat et ton affligeant martyre. » Quant aux textes des airs de solistes, la plupart proviennent du célèbre poème de Brockes cité plus haut. Eux aussi visent à exciter chez l’auditeur compassion et reconnaissance à l’égard du Christ. Alors que le chœur priant représente la communauté des fidèles, les quatre solistes (soprano, alto, ténor et basse) reflètent plutôt, chacun avec son timbre particulier, les « états d’âme » individuels de chaque croyant : remords, tristesse, espérance…
 
Un drame sacré

Telle une « prédication sonore » (Gilles Cantagrel), la musique de Bach vise constamment à renforcer la portée du drame sacré. Tandis que les chorals sont traités de manière relativement sobre, le premier numéro, « Herr, unser Herrscher » (« Seigneur, notre maître »), est un chœur d’imploration angoissé du peuple chrétien auquel répond le chœur final « Ruht wohl » (« Repose en paix »), sorte de berceuse ou d’oraison funèbre remplie d’espérance. Quant au récitatif qui conduit l’œuvre de bout en bout, il est extraordinaire d’expressivité. L’Évangéliste n’est pas un narrateur extérieur à l’action : il en est témoin et même acteur. Selon la tradition, Jean est le « disciple bien-aimé », cet « autre disciple » plusieurs fois mentionné (8, 10, 27c, 29). Sa partie vocale abonde en figuralismes : chute de ceux qui viennent arrêter Jésus imagée par une ligne descendante (2c), pleurs de saint Pierre rendus par des mélismes torturés sur « weinete » (pleura) (12c, texte emprunté à l’Évangile de Matthieu), vocalises indignées à l’évocation de la flagellation de Jésus (18c), emportement dramatique lors de l’épisode du tremblement de terre qui suit la mort du Christ (33, emprunté à Matthieu). La partie vocale de Jésus tranche avec le ton de l’Évangéliste par sa sérénité et sa majesté : rythme plus lent, vocalises sur « kämpfen » (combattre) exprimant sa puissance et sa divinité (16e).
 
Quant aux airs de solistes, Bach ne cesse d’en varier la sobre instrumentation selon les sentiments exprimés : hautbois, flûtes à l’unisson, cordes, violes d’amour, viole de gambe solo, flûtes et hautbois… Dans « Eilt, ihr angefochtnen Seelen » (« Hâtez-vous, âmes inquiètes ») no 24, il associe la basse solo au chœur : les vocalises du soliste sur « Eilt » et « Flieht » (volez) évoquent la hâte en imitation des cordes tandis que le chœur ne répète qu’un seul mot : « Wohin » (« Où ? »). L’aria d’alto no 30 « Es ist vollbracht » (« Tout est accompli ») qui reprend les paroles de Jésus est l’une des plus bouleversantes lamentations qui soit. Au milieu de l’air, la musique change de caractère et les cordes se transforment en trompettes, en signe de victoire : la mort du Christ est en effet une victoire de la vie, que va entériner sa Résurrection au jour de Pâques.
 
Gilles Saint-Arroman
 
Le concert du 3 avril sera diffusé ultérieurement sur France Musique.

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